Agriculture connecté

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Agriculture connecté
Sébastien Couvreur

Enseignant chercheur en production animale à l’École supérieure d’agricultures d’Angers Sébastien Couvreur nous parle d’élevage connecté. Le numérique peut profondément modifier le métier d’agriculteur, mais encore une fois, cela doit être en phase avec la façon dans l’éleveur conçoit lui-même son métier.

Le chiffre 70 %

C’est l’augmentation de la production alimentaire rendue possible par les objets connectés d’ici 2050. (Source : GSMAA Intelligence)

Sommes-nous rentrés dans l’ère de l’e-agriculture ? 

Vaste débat ! Cela dépend de ce que vous mettez derrière ce terme. On peut distinguer la notion de numérisation de l’agriculture qui est associée aux données et aux bases de données et la connexion de ces données entre elles dans la sphère Internet des outils numériques d’aide à la décision. Sauf exception, nous sommes dans l’ère de l’e-agriculture en ce qui concerne la possession d’outils d’aide à la décision.

La majorité des agriculteurs possède un smartphone et/ ou un ordinateur et des outils qui les accompagnent dans la conduite de leurs exploitations. Sur ce point, les agriculteurs ne se distinguent pas des autres professions. Le champ des données produites sur les fermes et l’exploitation de ces données sont investis par des acteurs de la recherche, du développement et du conseil agricole ; mais aussi par des acteurs non agricoles, comme Google. Ceci montre tout l’enjeu autour de la numérisation de l’agriculture et la nécessité de ne pas se faire prendre de vitesse. 

Comment les outils numériques modifient-ils le métier d’agriculteur et l’organisation de la profession d’éleveur ? 

J’inverserai les termes de la question. Le numérique, ce ne sont que des outils un peu comme le tracteur dans les années 40. C’est avant tout la façon dont l’éleveur conçoit son métier, ses objectifs, sa perception de la technicité qui va orienter son accès aux différents outils disponibles et, potentiellement aux outils numériques. Les outils numériques peuvent être un apport extraordinaire en termes d’organisation, d’optimisation du métier.

Prenons l’exemple du robot de traite qui permet d’améliorer la performance globale du troupeau. Je pense également aux outils de pilotage du pâturage, qui sont de plus en plus performants, qui permettent d’optimiser l’utilisation de la prairie tout en réduisant l’astreinte dans la conduite du pâturage.

Le numérique peut profondément modifier le métier d’agriculteur, mais encore une fois, cela doit être en phase avec la façon dans l’éleveur conçoit lui-même son métier. Le numérique n’est pas en soi une révolution, cela reste un nouvel outil.

La révolution se fait peut-être autre part, notamment dans la conception que les éleveurs se font de leur métier et dans la façon dont on peut l’accompagner.

Quel impact sur la conduite des élevages ? 

Reprenons notre exemple de robot de traite. Cela change énormément la conduite de l’élevage, modifie le travail d’astreinte des éleveurs. Ce travail d’astreinte qui ne s’effectue plus dans la salle de traite va se reporter dans la conduite du troupeau sur l’analyse de la performance des animaux, en l’associant par exemple à une balance et à des caméras qui mesurent l’état corporel. Cette modification de l’astreinte modifie la façon dont l’éleveur pilote le troupeau. On voit de plus en plus d’éleveurs qui s’équipent d’outils qui permettent de mesurer l’activité des animaux. Reliés à une centrale ou à un smartphone, ils peuvent par exemple détecter des chaleurs potentielles et ainsi, faciliter la surveillance. Cela ne veut pas dire que les éleveurs ne surveillent plus leurs animaux, mais qu’ils les surveillent différemment. Ils accroissent leur niveau d’alerte et peuvent accroître leurs performances de reproduction. Ces objets, bien utilisés peuvent avoir un réel impact sur la réduction de la pénibilité du travail, dans la performance ou la pertinence du travail d’astreinte et donc, la performance de l’élevage in fine. 

En pleine crise de l’élevage, quel est le ratio coût/rentabilité de l’investissement des objets connectés et autres outils numériques ? 

Comme pour beaucoup d’objets, si l’utilisation n’est pas aboutie, le risque est que le ratio coût/rentabilité soit mauvais. Chaque investissement doit être réfléchi et doit répondre à une problématique ciblée et lié au retour économique que l’éleveur attend sur son exploitation. 

Comment remettre l’éleveur au centre de la valorisation des données produites chez lui ? Quelles modalités de collaboration et d’accompagnement développer ? 

La question de la valorisation des données produites par chaque éleveur chez lui est fondamentale. Les données produites par l’éleveur ne peuvent lui être utiles que si elles sont mises en réseau avec d’autres, produites sur le même territoire, dans une filière ou à l’échelle nationale. Cela pose donc la question de la mise à disposition desdites données, en accès libre ou limité (payant). Cela pose aussi la question des métiers du conseil et de l’accompagnement agricole, dont les fonctions sont également amenées à évoluer. On a des chances de voir s’opérer une déconnexion progressive entre la production et l’accès aux données et les services/conseils élaborés sur la base de ces données. 

Va-t-on vers un élevage tout connecté ? Peut-on encore être déconnecté ? 

La notion du numérique et du tout connecté a été davantage travaillée dans les grandes cultures. Par exemple, on peut facilement géolocaliser avec une grande précision un tracteur. Pour une vache, c’est plus compliqué ! Il y a des freins technologiques à lever. En élevage, nous sommes encore au démarrage. Je ne peux vous dire aujourd’hui si nous irons vers l’élevage tout connecté, mais on voit de plus en plus d’exploitations s’équiper d’outils numériques pour aider au pilotage. La question qui se pose aujourd’hui : ira-t-on vers un pilotage du troupeau ou vers un pilotage à l’animal ? Les élevages ne seront pas tous connectés, mais le seront fortement, comme c’est déjà le cas actuellement. Il y aura toujours des élevages très performants sans être connectés, car les stratégies mises en œuvre se basent avant tout sur des baisses de charges (réduction des intrants et des investissements) pour accroître les revenus. Il pourra donc y avoir des élevages déconnectés, même s’ils deviendront minoritaires. 

Google investit dans une star t-up qui agrège des données sur les semences et les sols pour booster les rendements et faire faire des économies aux agriculteurs. Comment l’interprétez-vous ? 

Google investit dans tout ! Il ne faut pas laisser les acteurs du monde agricole se faire dépasser par les événements. Peut-être n’ont-ils pas assez anticipé le boom du numérique agricole. Il faut faire attention à ce qu’il ne soit pas confié à des acteurs qui sont 100 % dans le numérique et qui méconnaissent l’agriculture. L’enseignement supérieur agricole doit réinvestir le champ et doit accompagner le cadrage du numérique agricole. 

Source : JAMAG - n° 721 - Déc.2015

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