Brexit : premières estimations d’impact pour les filières ruminants en France et en UE

INSTITUT DE L'ELEVAGE IDELE

Brexit : premières estimations d’impact pour les filières ruminants en France et en UE

Les Unes des principaux tabloïds anglais vendredi matin, à gauche un plutôt pro-remain, à droite, le Sun, porte-parole de la campagne pro-exit. Pour mémoire, un seul de ces tabloïds vend chaque jour bien davantage d’exemplaires que tous les quotidiens nationaux français réunis.Une de mes premières réactions à l'annonce des résultats du référendum a été de compatir avec les collègues britanniques avec qui l'on travaille régulièrement, qui vont se retrouver dans une situation compliquée.Et tout de suite après, je me suis dit : « c'est peut-être le déclic pour construire une Union qui se préoccupe vraiment du quotidien de tout un chacun, de politiques en phase sur le plan social ou fiscal, au-delà du seul marché unique… ». Il n'empêche que dans les semaines et les années à venir les marchés européens des produits animaux vont être sérieusement secoués.

Tentative d’inventaire

A court terme, les Britanniques vont bénéficier d’une compétitivité dopée par la dévaluation de la livre/euro (-9% entre jeudi 23 et lundi 27 juin), alors même qu’ils vont continuer à toucher les aides PAC en euros pour encore au moins 2 ans. Cependant, cette dévalorisation de la livre n’a pas commencé avec le Brexit : elle était déjà de 6% par rapport à l’euro avant même que les résultats ne tombent vendredi matin. Les exportations britanniques de produits ruminants vers le Continent européen consistent essentiellement en viandes ovines et, à un niveau moindre, bovines (vers la France de la viande de vache de réforme).

Mais les importations du Royaume-Uni vont également être affectées par ces variations monétaires, en particulier celles de produits laitiers. La France a exporté pour 700 millions d'euros de produits laitiers au Royaume-Uni en 2015, essentiellement des fromages (320 millions €) et des ultra-frais (200 millions €). Elle est le 2ème fournisseur en produits laitiers de ce pays après l'Irlande. 

Il est d'ailleurs probable que tout cela stimule la renationalisation du marché anglais qui est déjà en cours. Pour les viandes les GMS britanniques privilégiaient depuis quelques temps déjà les viandes brutes étiquetées « britanniques », au détriment des viandes irlandaises tout particulièrement. En janvier 2016 d’après l’enquête de AHDB, le bœuf British occupait 81% des mètres-linéaires de la GMS et l’agneau British 73%.  Pour les produits laitiers, les deux transformateurs européens Arla et Müller sont bien implantés en Angleterre et peuvent aussi contribuer à la renationalisation du marché intérieur en ultra-frais.

Les Irlandais sont de loin les plus affectés par la dévaluation de la livre et la perspective de voir réapparaître des droits de douane. Ils vont commencer à prospecter plus intensément les marchés continentaux, mais aussi les marchés tiers pour leurs viandes bovines et ovines. En effet, le RU représente aujourd’hui une part considérable de l’exportation des viandes irlandaises ovines (30% en 2015) et surtout bovines (53% en 2015). Pour les produits laitiers, la proportion est moindre, sauf pour les fromages (58% en 2015).

D’ici 2 ans en effet (délai pour les négociations de sortie de l'UE, voir ci-dessous), les opérateurs irlandais risquent fort de se retrouver forts dépourvus s’ils n'anticipent pas. Car ils ne pourront pas négocier d’accord commercial bilatéral leur permettant d’exporter vers le RU de façon préférentielle, les traités européens l’excluant formellement (les accords commerciaux sont de compétence européenne).

Pour l’industrie des viandes, le paradoxe est que les principales firmes irlandaises sont les leaders incontestés du secteur au RU. Ainsi, ABP et Dawn Meats, n°1 et 2 en Irlande, font la moitié des abattages de bovins et d’ovins au Royaume-Uni. Or Dawn Meats a commencé à investir dans l’abattage-découpe en France depuis 1 an et demi en prenant progressivement le contrôle du groupe coopératif Elivia, n°2 français du secteur de l’abattage-découpe de viande bovine. Sans que l’on puisse considérer cela comme un prélude à un désengagement au RU, c’est une vraie internationalisation pour cette firme. De son côté, le groupe ABP est présent depuis 2011 en Pologne, où il détient 2 sites d’abattage. On peut parier que d’autres firmes irlandaises comme Kepak chercheront à leur tour à investir de façon plus pérenne sur le Continent que par de simples comptoirs commerciaux comme c’est le cas actuellement.

 

 

Brexit : premières estimations d’impact pour les filières ruminants en France et en UE

Impact à 2 ans pour le marché unique

L’article 50 du traité de Lisbonne prévoit un délai de 2 ans pour négocier la sortie de l’Union Européenne. Délai qui ne peut être prolongé qu’à l’unanimité des 27 pays restant membres. Faute de quoi l’ensemble des relations bilatérales antérieures deviennent caduques. Il s’agit en particulier de l’accès au marché unique. A défaut de négociation de clauses particulières, le RU se retrouverait soumis aux droits européens MFN négociés à l’OMC, comme tout pays tiers non lié à l’UE par un accord de libéralisation commerciale. Le graphique ci-dessous, diffusé sur le site internet de France-Culture, illustre le processus réglementaire.

Quel nouvel accord avec l’UE pour l’accès au marché unique ? Il est clair que l’Irlande va peser de tout son poids pour qu’il n’y ait pas de droits de douane bilatéraux applicables aux produits agricoles. Pour prendre un exemple trivial, que se passera t-il pour les échanges quotidiens et intenses entre République d’Irlande et Ulster, notamment de bétail sur pieds ?

On pourrait imaginer que le RU rejoigne l’AELE, aux côtés de la Suisse, de la Norvège, de l’Islande et du Lichtenstein, dont il était membre avant 1973. Mais, pour bénéficier d’un accès sans droits ou à droits très réduits vers le marché européen, les Britanniques devront comme les autres membres de l’AELE accepter aussi en particulier la libre-circulation des travailleurs européens… alors qu’il s’est agi du principal chiffon rouge agité comme argument de campagne par les pro-Brexit. De même que les normes européennes édictées à Bruxelles qui s’imposent à tous les Etats membres de l’AELE …

Tous les lobbies vont se mettre en branle. Les Allemands pour les voitures ou les produits chimiques. Les français pour l’accès aux services publics (EDF et Veolia sont parmi les principaux prestataires dans leurs domaines respectifs au RU). Les banques de tous les pays… Au Royaume-Uni même, de nombreux secteurs économiques, qui avaient fait campagne pour le "remain", donnent de la voix pour protéger leurs intérêts, tout particulièrement le secteur financier. Comme tout divorce, dénouer les fils va être long et compliqué, et tout ne se passera pas dans la douceur !

 

Quel impact sur les négociations commerciales internationales ?

Sortant de l’UE, le Royaume-Uni va brutalement se trouver obligé de renégocier l’ensemble des traités signés entre l’UE et des pays tiers.

Pour ce qui concerne nos secteurs, le devenir des contingents d'importation à droit réduit (viande ovine et beurre de Nouvelle-Zélande, Contingents de boeuf Hilton, GATT, Panel hormone ou Afrique Australe...) reste à préciser. Entre maintien des volumes existants pour la seule UE-27 ou bien répartition entre UE-27 et Royaume-Uni, cela pourrait avoir des impacts majeurs sur les marchés des viandes ovines et bovines européens. Car le Royaume-Uni est aujourd'hui l'utilisateur privilégié d'une très grande partie de ces contingents, notamment la moitié pour la viande ovine. Faute de précédent, la réponse a ces questions est tout sauf évidente, et nourrira de longues négociations entre l'UE et le Royaume-Uni, mais aussi avec les pays tiers.

Pour le destin des négociations commerciales en cours, le Royaume-Uni est un des principaux supporters de la négociation d’accords de libre-échange avec des pays tiers, tout particulièrement avec les Etats-Unis ou avec l’Océanie, même s'il n'est pas le seul (les Pays-Bas ou le Danemark par exemple sont très actifs dans ce domaine). On peut imaginer que la Commission qui a mandat exclusif pour négocier au nom de l’UE mettra un bémol à ses velléités libre-échangistes pour un temps. Ne serait-ce que parce que les négociations de sortie vont largement mobiliser les services de la Commission dans les années à venir, et tout particulièrement ceux de la DG Trade !

A court-terme, le processus de vote et de ratification du CETA (accord UE-Canada) prévu d'ici la fin 2016 pourrait être remis en question, notamment du fait des provisions soutenues par le Royaume-Uni (tribunaux d'arbitrage des différents entre Etat et investisseur privé) et des contingents calibrés sur une UE à 28.

 

 

Quid de la PAC ?

Depuis Margaret Thatcher, et notamment son célèbre "I want my money back", on sait que les gouvernements britanniques successifs ne portent pas le budget européen dans leur cœur. Et tout particulièrement les dépenses de la PAC. Même la NFU (l’équivalent britannique de la FNSEA) n’a fait qu’une timide campagne en faveur du remain, n’osant pas trop afficher son soutien aux aides PAC et aux normes réglementaires européennes concernant l’agriculture. D'ailleurs, les agriculteurs britanniques auraient majoritairement voté en faveur du Brexit (à plus de 60% selon un sondage). Les britanniques se retirant des instances bruxelloises, autant de contempteurs d’une PAC ambitieuse en moins ! Cependant ils n’étaient pas les seuls sur cette ligne parmi les 28 !

Côté budget, certes les Britanniques payaient un peu plus qu’ils ne recevaient de l’Europe (malgré le maintien du « special refund » jusqu’à aujourd’hui), mais ce n’est pas cela qui va modifier profondément les équilibres budgétaires européens.

Pour les agriculteurs et les éleveurs britanniques, malgré l’engagement des pro-brexit de maintenir les aides, la transition risque d’être délicate. D’un côté ils échapperont aux très décriées « normes bruxelloises » environnementales, bien-être animal etc.. Cependant, vu la puissance du lobby « animal welfare » aux Royaume-Uni, ils pourraient ne pas y gagner moins de contraintes réglementaires. Et côté aides, même s'ils en conservaient des montants équivalents, elles seront après la sortie de l'UE versées en livres (dévalorisées), et non plus en euros…

Une profonde réforme de la PAC à mi-parcours dès 2018 paraît désormais peu probable. Ne voulant plus fâcher personne, la Commission pourrait laisser les choses en l'état sur les aides des 1er et 2ème piliers. En revanche peut-être va-t-elle proposer des outils de gestion de crise plus efficaces, faisant le constat qu’elle est allée au bout de l'existant avec l’intervention laitière massive et les aides aux Etats, et qu’il va falloir inventer d'autres dispositifs.

Désormais, toute l’histoire reste à écrire: nouvel élan ou décrépitude de l'UE ?

Philippe Chotteau (Institut de l'Elevage),

Groupe Economie du Bétail GEB (Institut de l'Elevage)

 Pour aller plus loin : dossier complet sur le Brexit

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