De l’agriculture de modèle à l’agriculture de projet

Jacques Mathé, économiste

De l’agriculture de modèle à l’agriculture de projet

Focus sur des mutations qui imposent aujourd’hui à l’agriculteur d’adapter ses objectifs à un environnement socio-économique instable, le rendant au final bien plus acteur de ses choix.

L’exploitation agricole est en pleine mutation. Non pas que la façon de labourer, d’alimenter les vaches ou de faire le tas d’ensilage soit remise en question. Non, les savoir-faire évoluent avec les innovations techniques mais les basiques du métier restent les mêmes. Ce qui bouge, c’est l’environnement du métier, c’est le lien de l’exploitation avec son milieu, le marché, les politiques publiques, les partenaires…

Le cadre sur lequel s’est construit l’agriculture moderne de 1962 aux années 2000 est en pleine évolution, les repères sont bousculés, les facteurs clés de succès sont différents. Cette agriculture moderne, dite aussi intensive, parce que l’objectif était d’intensifier les moyens de production, était une agriculture de modèle. Produire sans contrainte de volume et de marché en utilisant des compétences codifiées apportées dans la cour de ferme par une techno-structure efficace (institut technique, coop, chambre d’agriculture, centre de gestion…).

Ajoutons à ces modèles une politique agricole particulièrement efficace. Cette agriculture a formidablement réussi en optimisant le système productif, plus de rendement par hectare, plus de lait par vache, de kilos de viande par unité de main d’oeuvre.

Une réussite qui s’est faite au détriment de la diversité des systèmes et qui a entraîné une diminution impressionnante de la population agricole.

De l’agriculture de modèle à l’agriculture de projet

L’agriculteur au coeur de son entreprise

Pourtant cette agriculture de modèle est derrière nous, même si de nombreux agriculteurs ou techniciens s’y raccrochent encore. On n’efface pas en quelques années un système qui a formaté deux générations. Les mutations se sont accélérées depuis la réforme de la PAC de 2003. Les productions agricoles sont toutes en confrontation directe avec le marché.

Les politiques publiques ne jouent plus le rôle de protecteur des instabilités du marché. Certaines productions (porcs, fruits et légumes..) vivent cette confrontation depuis plus de 20 ans et ont déjà engagé des adaptations de leur mode de production, notamment de la productivité du travail et des structures de coûts dans les années 90. L’agriculture des années 2015 devient pour les éleveurs et les céréaliers une agriculture de projet, recentrée sur les objectifs personnels des producteurs dans un environnement économique souvent instable.

L’optimisation de la production n’est plus l’axe essentiel, la PAC sera moins un protecteur du revenu qu’un soutien à l’adaptation des mutations du secteur.

L’objectif est de produire pour des marchés alimentaires très diversifiés mais aussi très volatils ou des marchés non alimentaires (énergie, services…), en ajustant le fonctionnement de l’exploitation aux conditions de ces marchés. Il n’y a plus de modèles mais des stratégies adaptées à chaque agriculteur, en fonction de ses goûts, de ses compétences, de son contexte géographique ou agro-climatique, de ses partenaires…

Ce sont tous ces facteurs qui définiront le projet d’exploitation, auquel il faudra associer des outils de pilotage, des repères pour s’assurer de la pérennité de l’entreprise. Dans un contexte économique moins lisible, la connaissance des coûts de production est un impératif, la question de la productivité du travail doit aussi être quantifiée. La flexibilité des systèmes devra être recherchée même si certaines productions sont extrêmement rigides dans leur mode de pilotage (viande bovine…).

Cela pose la question de l’opportunité et de l’efficience des investissements et des choix techniques dans la conduite des ateliers. Cela nécessite de sortir de sa ferme pour avoir un oeil sur son environnement socio-économique et pour choisir opportunément ses partenaires (clients, fournisseurs, prestataires, réseau…).

L’agriculture de projet replace l’agriculteur au coeur de son entreprise, lui redonne une vraie légitimité sur ses choix de production. Et c’est peut-être ce qui est majeur dans les mutations actuelles du métier.

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