L'agriculture a besoin de jouer collectif

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L'agriculture a besoin de jouer collectif

Entraide, Cuma, groupes de développement, etc. Les agriculteurs sont les héritiers d’une longue tradition de collectif, qui s’est concrétisée par la naissance des coopératives et des groupes mutualistes bancaires et d’assurance. Un modèle remis en question à l’heure où la crise fait éclater la cohésion dans la filière alimentaire. Et si la solution, c’était le collectif ?

Une ferme sur deux. 48 % des moyennes et grandes exploitations, soit plus de 148 000 fermes, sont sous forme sociétaire. Ce simple chiffre reflète l’engouement des agriculteurs pour le travail en commun, notamment via le regroupement de leurs exploitations. Une tendance lourde : « Depuis 40 ans en France, le nombre d’exploitations agricoles individuelles ne cesse de diminuer, tandis que les formes sociétaires sont en constante progression », remarque le ministère de l’Agriculture dans un dossier d’Agreste paru en juin 2014 (Le statut juridique des exploitations agricoles : évolutions 1970-2010). Une progression rapide à l’échelle de l’histoire de l’agriculture. En 1970 (huit ans après la création des Gaec), « moins de 1 % des exploitations françaises étaient sous forme sociétaire », rappelle le ministère.

Certaines formes sociétaires (notamment les EARL) peuvent être le fait d’un seul agriculteur. Mais elles correspondent le plus souvent à des regroupements de plusieurs associés, familiaux ou non. C’est le cas des Gaec, qui ont connu un succès impressionnant en 2015 : 6 000 nouveaux groupements sont été agréés cette année, portant leur effectif total à environ 45 000. Un « pic exceptionnel depuis la réforme de la nouvelle Pac », note le ministère de l’Agriculture. La Pac 2014-2020 a notamment favorisé les Gaec avec le principe de transparence, qui prévoit que les associés « ne peuvent être placés dans une situation économique, fiscale ou sociale plus défavorable que celle des chefs d’exploitation individuelle ».

Mais l’intérêt pour les formes sociétaires est loin de se résumer aux subventions. Premier avantage : le partage du travail. Créer un Gaec en élevage, c’est l’assurance de ne pas travailler tous les week-ends. De quoi attirer les nouvelles générations désireuses de préserver leur vie sociale et familiale. Signe qui ne trompe pas : « Un Gaec sur deux comporte un élevage de bovins laitiers », une des productions où l’astreinte est la plus prononcée, note Agreste. Les formes sociétaires permettent aussi une transmission progressive des exploitations. Une raison qui peut expliquer leur progression sur le long terme. Elles autorisent aussi la séparation entre le patrimoine privé et professionnel ou encore la possibilité d’ouvrir l’exploitation à des capitaux extérieurs.

L'agriculture a besoin de jouer collectif

« Nous nous soutenons l’un l’autre ». Qui plus est, en se répartissant les tâches, les associés peuvent se spécialiser et gagner en efficacité. Ce que confirme Étienne Cour, l’un des sept associés du Gaec du Mont du ciel, dans le Doubs. Cette exploitation rassemble trois fermes voisines et totalise aujourd’hui 470 ha pour une production de 1,6 million de litres de lait. « Depuis la fusion, nous sommes plus performants dans chaque atelier », remarque le jeune éleveur. Ce qui leur permet de mieux résister aux crises : « En se spécialisant chacun dans notre atelier nous pouvons réduire nos coûts de revient. Et nous partageons les responsabilités, nous nous soutenons l’un l’autre... »

Cette organisation leur a par exemple permis de généraliser les techniques culturales simplifiées sur l’ensemble de leur exploitation ou encore de lancer une unité de méthanisation. Regrouper plusieurs exploitations permet de dégager du temps pour expérimenter à un stade supérieur ou envisager des projets de plus grande envergure. Rares sont les exploitants individuels à se lancer seuls dans un projet de méthanisation par exemple. Comme le dit le proverbe, « tout seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin ».

Le regroupement des fermes donne évidemment naissance à des exploitations plus grandes. Avec le risque d’éveiller parfois la méfiance des riverains. L’opinion publique rejette dans un même geste la ferme dite des « 1 000 vaches » (qui est l’oeuvre d’un investisseur) et certains projets de fusion. L’exemple du Gaec Rose dans le Nord (lire JA mag n°715 ou  http://www.pleinchamp.com/social-emploi/actualites/a-houplin-ancoisne-tout-a-commence-par-un-tract-dans-les-boites-aux-lettres-des-villageois ) en est un exemple criant. D’où la nécessité de faire œuvre de pédagogie.

Particularité de l’agriculture, le travail en commun ne s’arrête pas à la porte des fermes. L’entraide entre agriculteurs est généralisée depuis des siècles et dispose d’un cadre juridique précis. La profession est aussi à l’origine de nombreux collectifs répondant à des problématiques diverses (lire encadré ci-dessous), comme les Cuma, les groupes de développement, les points de vente collectifs, etc. Jusqu’à bâtir des groupes mutualistes ou coopératifs – comme Groupama ou le Crédit agricole – encore gérés par des élus agriculteurs. Sans oublier la défense du métier d’agriculteur qui passe par les syndicats. Les récentes manifestations de septembre ont rappelé la puissance de mobilisation qu’ils peuvent déployer. 

L'agriculture a besoin de jouer collectif

Collectif et agroécologie. La crise agricole redonnera-t-elle de l’intérêt aux démarches collectives ? Stéphane Le Foll met ainsi en avant « la dynamique collective » pour « offrir des perspectives ». Certains collectifs, comme les Cuma, permettent de réaliser directement des économies sur les charges d’exploitation. D’autres servent de support à des projets de filières ou de territoire. « Les agriculteurs qui sont dans des groupes qui fonctionnent bien surmontent mieux les crises et les difficultés sur leurs exploitations, confirme Olivier Tourand, président de la FNGeda. L’habitude d’échanger, de partager permet de moins subir, d’être plus proactif. » « L’intérêt du collectif, c’est qu’il aide à trouver des solutions » abonde aussi Christophe Garroussia, président d’un GIEE en Midi-Pyrénées

²C’est pourquoi le ministre de l’Agriculture a fait des GIEE le pivot central de son projet agroécologique, comptant sur la dynamique collective et les échanges entre professionnels. « La force du collectif est une nécessité pour le déploiement du projet agro-écologique », peut-on lire dans un récent communiqué de la rue de Varenne. 128 groupements ont déjà été labellisés par le ministère sur de nombreuses thématiques : autonomie alimentaire, en azote, création de filières, conservation des sols, etc. « Les GIEE ne sont pas une nouvelle forme de groupe, mais plutôt une reconnaissance d’un travail effectué, rappelle Olivier Tourand. Le plus souvent, le groupe existait déjà avant. » Pour cet éleveur creusois, il y a collectif et collectif. Or, « les pouvoirs publics sont peu regardants sur le fonctionnement des collectifs qu’ils subventionnent. »

L'agriculture a besoin de jouer collectif

« Une démarche de mutualisation et de valorisation »

Yohan François, éleveur bovin en hors sol à Verdun (Meuse). J’ai un atelier d’engraissement de jeunes bovins en hors sol. Cela représente 320 jeunes taurillons et 1 200 t d’effluents à valoriser. J’avais lancé un échange fumier/paille avec un voisin céréalier. Il y a cinq ans, nous avions réfléchi à un projet de méthanisation. Mais à l’époque, de nombreux freins, notamment administratifs et économiques, nous ont fait interrompre le projet. Puis il y a deux ans, le contexte est devenu plus favorable : plus de liberté administrative, une meilleure rentabilité, des avantages agronomiques et des économies d’échelle. Des exemples de collectifs se multipliaient à l’échelle nationale. Nous avons relancé la machine et visité de nombreuses unités. Une vingtaine d’exploitants est venue à la première réunion.

Aujourd’hui, nous sommes six, regroupés au sein d’une association loi 1901. Les cotisations permettent de payer nos formations. Nous sommes en cours de création d’une société. Elle prendra la forme d’une Sica ou d’une SAS. Il nous faudra ensuite signer le contrat avec GRDF, acheter le terrain, réaliser le dossier ICPE, le permis de construire, etc. Cette démarche va nous

permettre d’optimiser les apports agronomiques, de valoriser les azotes ammoniacaux, plus facilement assimilables par la plante. Nous pourrons également mutualiser le matériel d’épandage, équiper la moissonneuse d’un récupérateur de menues pailles pour récupérer l’ensemble des adventices et des graines de céréales ayant un intérêt agronomique direct avec moins d’utilisation de désherbant. Nous ferons aussi une réduction des transports d’effluents de 20 %. Une vraie économie carbone ! Nous injecterons le gaz dans le réseau, ce qui participera à alimenter la ville de Verdun. Le projet devrait sortir de terre dans un an, un an et demi. Le montage d’un tel projet demande un investissement en temps et en argent, alors tout le monde doit s’y retrouver. Avec ce projet, les éleveurs hors sol vont gagner des surfaces d’épandage, les éleveurs un stockage d’effluents et une valorisation des fumiers due à la production de gaz et les céréaliers, de l’épandage ammoniaqué. Le maïs (25 ha) permettra de sécuriser la ration du méthaniseur et en cas de sécheresse, il pourra être utilisé pour l’alimentation des animaux. Enfin, nous aurons un salarié pour la méthanisation et l’épandage des effluents, ce qui libérera du temps pour certains d’entre nous ou sera l’occasion de faire grossir une exploitation. Mais attention, la méthanisation n’est pas la solution pour tous malgré les appels insistants des politiques. Il faut des conditions favorables, proximité avec une ville, l’accès au réseau gazier…

lire les articles  : 

- l'agriculture a besoin de jouer collectif : plusieurs têtes valent mieux qu'une :  http://www.pleinchamp.com/actualites-generales/actualites/l-agriculture-a-besoin-de-jouer-collectif-plusieurs-tetes-valent-mieux-qu-une

- l'agriculture a besoin de jouer collectif : échanger permet de moins subir :  http://www.pleinchamp.com/actualites-generales/actualites/l-agriculture-a-besoin-de-jouer-collectif-echanger-permet-de-moins-subir

Source : JAMAG n° 720 - 2015 par Yannick Groult et Carole de Boyer d'Equilles

 

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