L’élevage bovin canadien, un colosse aux pattes fragiles

Raphaël Lecocq

Richard et Janett Rey, un couple d’éleveurs de Red Simmental dans le Manitoba

La crise de l’ESB, la concurrence des Etats-Unis, le recul de la consommation intérieure et la baisse de rentabilité affaiblissent la filière bovine depuis une douzaine d’années. D’où la volonté du Canada de lorgner sur l’UE, via le CETA. Sans hormones. Mais pas sans surcoûts.

De la prairie au feed-lot

Le modèle dominant d’élevage bovin, concentré dans l’Ouest dans les Prairies (Provinces de l’Alberta, du Saskatchewan et du Manitoba), ainsi que dans l’Ontario, est le suivant. Les vaches et leur veau, jusqu’à 225-250 kg, sont élevés en pâture. Les veaux sont ensuite finis dans des feed-lots, des parcs d’engraissement, où ils reçoivent une alimentation riche en céréales, plutôt à base d’orge dans l’Ouest (Prairies) et de maïs dans l’Est (Ontario, Québec), jusqu’à atteindre un poids de 425- 450 kg au bout de 17 à 20 mois. Les injections d’hormones ont lieu à la fois chez les naisseurs et chez les engraisseurs.

En mai 2003, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) conclut son enquête sanitaire sur une vache suspecte de l’Alberta, la Province de l’Ouest canadien qui concentre avec sa voisine, le Saskatchewan, 75 % de la production bovine du pays. Verdict : la vache est infectée par l’ESB, l’encéphalopathie spongiforme bovine, la maladie de la vache folle. « Du jour au lendemain, les exportations de viande bovine ont été stoppées net », se rappelle John Masswohl, directeur des relations avec le Gouvernement et l’International pour la CCA, la Canadian Cattlemen’s Association, représentant les éleveurs. « La filière a mis plusieurs années à s’en relever ». Et pour cause, le Canada pointe à la 3ème place des exportateurs mondiaux de viande bovine. L’année précédant la détection du cas d’ESB, le pays a exporté pour 4 Mds $ CAN, un chiffre tombé à 1,35 Mds $ CAN en 2008.

L’élevage bovin canadien, un colosse aux pattes fragiles

4 millions de mères, - 20 % en 10 ans

Le pays n’a jamais retrouvé ce niveau pharaonique. En 2016, le troupeau compte 4 millions de mères, soit 20 % de moins qu’en 2006. La chute des revenus a décimé le cheptel et engendré la reconversion d’une partie des éleveurs vers la production de grains, plus rentable et moins prenante. La pénurie de main d’œuvre au Canada pénalise la filière, dans le secteur de la production mais également dans la transformation et notamment dans l’abattage. Au Canada, 80 % de l’industrie de la viande bovine est aux mains de deux opérateurs américain et brésilien. D’autres facteurs n’ont pas arrangé la situation, tels que l’évolution du taux de change du dollar canadien, qui a pénalisé la compétitivité du pays, notamment vis à vis du marché des Etats-Unis, de loin le premier marché export pour la viande bovine (73 %), devant Hong-Kong (10 %) et le Mexique (6 %). Qui plus est, aux Etats-Unis comme sur le marché intérieur, les éleveurs sont confrontés à une baisse de la consommation de bœuf, en partie pour des raisons économiques. La crise est passée par là et la viande bovine reste la plus onéreuse. L’évolution des comportements alimentaires joue également en défaveur de la viande, que ne compense pas totalement l’augmentation de la consommation de viande dans les pays émergents, eux aussi rattrapés par la crise.

John Masswohl, directeur des relations avec le Gouvernement et l’International pour la CCA, la Canadian Cattlemen’s Association

Deux hivers au lieu d’un : + 20 % au kg

Bref, les 500 millions de bouches européennes aiguisent les appétits, d’autant plus que ce marché était presque totalement fermé à la viande canadienne (l’OMC étant inopérante) en dehors d’un contingent de 15 600 t de viande de haute qualité, partagé avec les Etats-Unis. Dans le cadre du CETA, le Canada va pouvoir exporter vers l’UE 48 840 t équivalent carcasse de viande de bœuf, sans frais de douane. Et sans hormone, les règles sanitaires européennes prévalant. Les éleveurs bovins canadiens comptent bien relever le défi. Et pour cause, ils savent produire sans hormone, notamment pour alimenter un marché de niche intérieur, à hauteur de 30 000 t à 35 000 t par an Mais John Masswohl prévient. « La viande sans hormone va induire un surcoût d’environ 20 % pour deux raisons. La première tient aux frais d’inspection sanitaire et d’administration. La seconde est liée aux coûts de production. Avec des hormones, la durée d’élevage avec finition en feed-lot est comprise entre 17 et 20 mois. Sans hormone, on passe à 24-28 mois. Autrement dit, les animaux doivent passer deux hivers. Et en hiver, un bovin ne prend pas de poids. Si les consommateurs européens sont capables de payer le surcoûts, alors ils vont découvrir et reconnaître la haute qualité de la viande bovine canadienne ». C’est à voir ? Non. C’est déjà dégusté.

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Commentaires 5

Bruno

Les études de suicide ?
Mais si étiez à EDF ou Orange, il y aurait eu des plans mis en action depuis si longtemps....
Autant demander au ministère de l'agriculture de publier des revenus agricoles par secteur d'activité...
Ah, bah non, eux non plus ne font plus.
Dommage, les éleveurs devraient peut-être devoir arrêter de taper sur les céréaliers.
Vous imaginez ? Tous unis à taper sur le champagne ? Quel changement en plaine....

phil 79

Salut a tous
Comme d'habitude toutes les magouilles entre pays ce font au détriments des agriculteurs français, et de surcroit des éleveurs. Messieurs les politiques quand est ce que vous aurez les Cou...... pour nous dires tout haut que vous ne voulez plus des éleveurs Français ?.

tom63

Comme c'est bizarre. L'article sort juste le jour du traité. Alors que soit disant, me Le Film nous avait dit qu'il avait protégé les denrées alimentaires.
Tous des arracheurs de dents.
La msa va pouvoir étudier de près le taux de suicide dans les 3 prochaines années. Ou sinon, même en zone de montagne et en site classé, je pense qu'il sera difficile de nous interdire de retourner nos belles prairies naturelles

49 tof

Comment peut on faire de la viande de haute qualité élevé en feed lot??? A croire que cette viande sera meilleure que celle de nos vertes patures. ENCORE une histoire politique.

ann

Eleveurs de bovins, devinez qui va déguster?

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