La France “lâche son élevage laitier”

UAR (L'Union Agricole et Rurale) 15 .

 La France “lâche son élevage laitier”

Face à une crise à l’ampleur inédite depuis 30 ans, la FNPL réclame à cor et à cri une vraie prise de conscience et une intervention tant françaises qu’européennes.

Vous publiez la synthèse des prix de base du lait payés en 2015 aux producteurs cantaliens par les différents transformateurs. On est loin des niveaux de revendication entendus lors des manifestations de l’été dernier...

Michel Lacoste, administrateur de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) : “Les prix de base (hors AOP, bio...) relevés en 2015 dans la région se traduisent par une moyenne de 305 €/1 000 litres, largement inférieure aux coûts de production estimés par FranceAgriMer à 320 € pour un système laitier français. Ce qui signifie un écart encore plus grand pour nos zones laitières de montagne dont les revenus sont inférieurs de moitié à ceux des zones de plaine. L’Institut de l’élevage a d’ailleurs estimé une baisse de revenus de plus de 50 % entre 2014 et 2015 pour les élevages laitiers du Massif central qui cumulent l’effet prix bas, sécheresse, rats... 2015 va rester comme une mauvaise année laitière, malgré tout, grâce à la mobilisation des éleveurs, on a limité la chute du prix du lait : la France affiche en effet un des moins mauvais prix européen en 2015, supérieur à celui de nos collègues allemands. C’est le résultat des actions syndicales et de la table ronde associant toute la filière qui a permis de sauvegarder la valorisation liée au marché intérieur français, un débouché qui concerne au moins 50 % du lait produit dans l’Hexagone. C’est le fruit d’un travail entrepris depuis 2012 par la FNPL axé sur ce marché intérieur et des initiatives prises en direction de la grande distribution, démarches pas faciles mais plus constructives que par le passé.”

Derrière ces 305 €, on constate des variations, comment les expliquez-vous ?

M. L. : “C’est un autre élément marquant de 2015 : pour la première fois, on note des écarts de prix assez significatifs entre entreprises, avec des PME (petites et moyennes entreprises, NDLR) qui appliquent des prix de 10 à 30 € supérieurs. Ce qui traduit la réalité du marché intérieur sur lequel ces PME sont positionnées, et non l’impact des indicateurs historiques axés sur les marchés mondiaux. Prenez la Coopal (coopérative laitière Auvergne-Limousin), une coop de collecte qui vend 100 % de son lait au Glac pour le seul débouché du lait UHT : elle a mieux payé que Lactalis. Cela traduit aussi la préoccupation de ces entreprises, plus fragiles en matière d’approvisionnement, vis-à-vis de la pérennité de leurs fournisseurs, c’est-à-dire les producteurs laitiers. A contrario, les grands groupes ont fait le choix de servir leurs actionnaires et d’asservir les paysans...”

 La France “lâche son élevage laitier”

L’année 2015 a été celle de la fin des quotas, une régulation qui fait défaut aujourd’hui...

M. L. : “Ce qui est choquant, c’est l’absence de réaction de Bruxelles face à cette crise laitière européenne. Non seulement la Commission européenne refuse de mettre en place des mesures de régulation des marchés, mais en plus elle a lancé fin 2015 une enquête pour voir si le prix 2015 en France n’est pas le fait d’une entente ! C’est une attitude méprisante de Bruxelles vis- à-vis de l’ensemble des producteurs européens plongés dans la crise. On a beau être européen, il ne faut pas s’étonner des résultats des urnes au soir des élections... Et on ne sent pas d’émoi particulier du gouvernement français face à cette situation.”

Dans une Europe globalement libérale, la France a-t-elle pour autant les moyens d’imposer des mesures de gestion de marché ?

M. L. : “Pour avoir participé en octobre dernier à une rencontre avec des producteurs de lait des différents pays européens, réunis sous l’égide de la FNPL, j’ai observé effectivement une volonté majoritaire de produire plus pour gagner des parts de marché. Il y a aujourd’hui une vraie logique de compétition européenne. Dans ce contexte, il n’est pas évident d’arriver à dégager un accord pour de la régulation mais, en même temps, on n’a pas vu notre ministre se démener pour fédérer les pays proches de notre position ni taper du poing sur la table alors que nous sommes le premier pays agricole de l’UE ! On a plus le sentiment d’un Stéphane Le Foll impliqué dans son rôle de porte-parole du gouvernement que dans celui de ministre !”

Les perspectives pour 2016 ne sont guère plus réjouissantes...

M. L. : “L’année démarre aussi mal qu’on a fini 2015, sans aucune perspective de sortie de crise. Avec un marché mondial qui ne redécolle pas et une production, notamment en Europe, qui ne cesse de croître. Aux Pays-Bas, quatrième producteur européen de lait, on est sur une dynamique de production à + 20 % et même l’Irlande, petit pays laitier, affiche une production en hausse de 50 %. En France, la production est quasiment étale. Il n’y a pas d’emballement et des contrats qui encadrent les volumes.”

Comment sortir de l’impasse ?

M. L. : “Pour la FNPL et la section laitière du Cantal, il y a trois priorités pour 2016. D’abord sauvegarder la valorisation des produits laitiers sur le marché français avec un juste retour aux producteurs. C’est en ce sens que la FNPL a proposé une charte de valeur à l’ensemble de la filière pour obtenir un engagement de principe de la grande distribution, des transformateurs, des organisations de producteurs et producteurs, sur cette valorisation. En sollicitant par ailleurs l’intervention du médiateur de la République afin d’apporter de la transparence sur cette répartition. Cette charte a été adressée à tous les acteurs de la filière et nous attendons les retours. Dans le Cantal, nous avons relayé cette action syndicale en invitant lundi toutes les GMS pour leur présenter cette charte en leur demandant de transmettre ce projet à leurs centrales. L’autre impératif, c’est d’avoir de vraies mesures d’accompagnement des pouvoirs publics. Dans les autres pays européens, la dynamique laitière résulte d’une volonté partagée entre producteurs et entreprises, une volontée relayée, voire portée, par l’État. En France, on ne sait même pas si le gouvernement veut faire de l’agriculture une priorité alors que la compétition européenne fait rage. Enfin, même si l’Europe est figée sur ses positions, nous allons continuer à militer pour décrocher des mesures de régulation de la production en espérant que l’UE fera preuve d’un peu plus d’humanité à l’égard des producteurs de lait. À l’heure où l’Europe demande une attitude plus solidaire vis-à-vis des réfugiés, ce qui est légitime, les agriculteurs ne peuvent comprendre qu’on les laisse eux et leur famille en situation de faillite.”

Et pour le Cantal ?

M. L. : “Il faut que tout le monde, au-delà des producteurs, se prépare à une année difficile. Ceci dit, il faut quand même noter la résistance des producteurs de lait de montagne qui ont maintenu leur production et continuent d’investir notamment au travers du plan de modernisation des bâtiments. Pour autant, le rôle du syndicalisme est de donner des orientations à long terme. Notre conviction est que le monde laitier sera de plus en plus segmenté et qu’il faudra donc que les organisations agricoles accompagnent les éleveurs et leur développement en fonction de leur créneau de production. Nous avons la chance dans le Cantal d’avoir plusieurs possibilités : les AOP, le conventionnel qui a sa place dans le département, le fermier dont nous sommes un des tout premiers départements producteur, le bio sur lequel il y a de la demande... C’est pourquoi deux journées laitières seront organisées avec la Chambre d’agriculture d’ici la fin mars, une à Aurillac, l’autre à Saint-Flour.”

Plus d'infos à lire cette semaine dans L'Union du Cantal.

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