Les 4 vérités de Paul Nahon, 35 ans de télévision dont « Envoyé Spécial »

T.Guillemot

Les 4 vérités de Paul Nahon, 35 ans de télévision dont « Envoyé Spécial »
Lactalis? « Je n'ai pas de jugement de valeur à porter sur cette affaire. Chacun a pris ses responsabilités. Je trouve quand même un peu dur que Lactalis, qui est une immense entreprise, puisse black-lister deux pauvres producteurs de lait qui se sont permis d'émettre quelques critiques bienvenues à l'époque. Je trouve cela même effrayant. » - © TG

Il a coupé son micro de journaliste professionnel après 35 ans de télévision. Le créateur de l'émission référence «Envoyé Spécial» en 1990, avec son comparse Bernard Benyamin se consacre désormais bénévolement à l'humanitaire. Il est le communicant de «La chaine de l'espoir», association qui soigne les enfants dans les pays en difficultés. Il a également été directeur de l'information de France 2 et premier présentateur de l'émission «Les 4 vérités». Entretien avec Paul Nahon qui évoque l'agriculture, les médias, la politique, Lactalis..

Les 4 vérités de Paul Nahon, 35 ans de télévision dont « Envoyé Spécial »
TG

Les questions «vachardes»

>> Combien de m2 fait un hectare ?
100 m2. Non ?

>> Combien de litres de lait environ donne une vache
par an ?
Je ne sais pas.

>> Et un hectare de blé, combien de tonnes ?
Je ne sais pas non plus.

>> Quand avez-vous mis les pieds la dernière fois
dans une exploitation agricole ?
Ndlr : silence.

>> Et si vous étiez invité, vous iriez ?
Oui bien sûr et avec plaisir.

>> Pouvez-vous citer un grand nom du syndicalisme
agricole ?
Le patron de la FNSEA, Xavier Beulin.

>> Pas José Bové ?
Non. José Bové, c'est quelqu'un qui pique, du poil à gratter. Le syndicalisme agricole, c'est Xavier Beulin mais ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est que c'est aussi un grand chef d'entreprise. Quelqu'un de très costaud qui négocie avec tous les pouvoirs. Je ne le connais pas assez.

>> Comment est née votre vocation pour le journalisme ?
Je suis un enfant des villes, né à Casablanca, au Maroc. Vers l'âge de 12/13 ans, j'ai suivi mes parents à Paris. La première chose que j'ai vue dans l'appartement que nous avions loué, c'est la télévision. Une découverte pour moi. J'ai regardé mes premiers reportages et, je ne sais pas pourquoi, ça m'a bouleversé. C'est alors que je me suis dit que je voulais faire ce métier de journaliste et rien d'autre.  Mes parents voulaient que je devienne pharmacien, mais il n'en était pas question.
>> Vos premiers souvenirs de journaliste ?
Des petits boulots : porteur de café, coupeur de dépêches (...) pour obtenir un premier stage à l'ACP (Agence Centrale de Presse). Arrive mai 68. Les journalistes de l'ACP, dont la moyenne d'âge devait avoisiner les 60 ans, font le job, mais se font casser la gueule. Au bout de 2 jours, personne ne veut y retourner. C'est donc moi qui ai couvert tout mai 68 pour l'ACP. Un moment formidable évidemment.
>> Vos premiers pas à la radio puis à la télévision en 1973 ?
Je suis entré à RMC (Radio Monte-Carlo) tout en poursuivant mes études en science économie que j'ai finalement arrêtées en 4éme année, rattrappé par le virus du journalisme. Je suis devenu ensuite pigiste pour Europe1 et c'est alors que j'ai envoyé ma candidature à Antenne 2. Je voulais faire de la télévision et du grand reportage. J'ai passé un entretien d'embauche. On m'a répondu : «tu commences demain». Je me suis dit «non, trop vite trop tôt», mais Jean-Pierre Elkabbach, le patron de la chaine, m'a fait comprendre que c'était demain ou jamais. Je suis donc arrivé le lendemain pour intégrer le service «étranger».
>> Quel est votre lien à l'agriculture ?
Le premier reportage télévisé que l'on m'a confié en me disant «mon petit gars, tu vas en chier !», c'est une série de 5 fois 5 minutes sur la PAC (Politique Agricole Commune) diffusée du lundi au vendredi. Je me suis donc baladé partout en France et en Europe pour rencontrer des agriculteurs. J'ai trouvé ce monde chaleureux, formidable et compris que cette Europe agricole, cette PAC, ces agriculteurs qui, d'une frontière à l'autre, se tendaient la main, nous éviteraient à jamais une guerre.
Je me souviens aussi avoir couvert les négociations sur le sucre à Bruxelles. J'ai réalisé également une série sur l'or jaune. C'est-à-dire le blé qui m'a conduit de la Beauce au Manitoba (Canada) en passant par les grandes plaines américaines. J'y expliquais comment poussait le blé, de quelle façon étaient fixés les cours... Des sujets passionnants.
>> L'agriculture a également été très présente dans le magazine «Envoyé spécial» que vous avez créé en janvier 1990 avec Bernard Benyamin ?
On y a effectivement beaucoup parlé d'agriculture, mais surtout d'écologie, de sujets sur les boues vertes par exemple. Nous avons également en 1992/93 mené la première enquête sur Monsanto. Après des semaines et des semaines de négociations, nous avons été autorisés à tourner en Californie, là où il font pousser le coton 3 fois plus vite qu'ailleurs. Nous avons présenté le «pour» et le «contre».

>> Quel est votre lien à la Normandie ?
Je suis Normand, entre guillemets, pour deux raisons. La première, très ancienne, est que mes parents avaient un petit appartement au Mont Canisy. J'y viens donc depuis l'âge de 18 ans. C'est une région que j'adore et où je viens quasiment toutes les semaines même si la mer y est un peu froide pour l'homme du sud que je suis.
La seconde raison est que ma fille a épousé un Caennais, quelqu'un que j'adore.
>> La France a connu la désindustrialisation. Certains courants de pensées voudraient aujourd'hui lui faire subir une «désagriculturisation». Pour le diplômé de science économie que vous êtes, ne risque-t-on pas de le payer très cher, notamment en terme d'emplois, dans les 30 ou 40 ans à venir ?
Mais même bien avant et ça me fait très peur. Je sillonne beaucoup la France et je suis frappé par la désertification des petites et moyennes villes, notamment les coeurs de bourgs qui perdent leurs commerçants. Alors «oui», l'agriculture et l'agroalimentaire sont des atouts majeurs pour notre pays et notre territoire, indissociables de cette terre plusieurs fois millénaire. Sachons les préserver.
>> Avez-vous peur quand vous ouvrez la porte de votre réfrigérateur ?
Franchement pas du tout mais je suis un privilégié. Je peux choisir la qualité en payant un peu plus cher. A contrario, pour le consommateur qui ne dispose pas de suffisamment de pouvoir d'achat, cette notion du toujours moins cher, mais aussi d'une qualité toujours moindre est angoissante.
>> Avec les NTC (Nouvelles Technologies de la Communication), le pas de temps de l'information a changé au point d'en faire du continu et du quasi instantané. Un plus pour la liberté et la qualité de l'information ?
C'est le grand débat depuis l'apparition d'internet et des réseaux sociaux. On lit tout et n'importe quoi, le meilleur comme le pire. Nous sommes confrontés, même aujourd'hui, au phénomène des lanceurs d'alertes qui ne sont que rumeurs et mensonges.
>> Une désinformation qui impacte particulièrement les jeunes ?
Evidemment puisque pas tous, mais une grande majorité, ne s'informe plus que par internet avec les conséquences que cela suppose. Finis le JT (Journal Télévisé) ou la presse papier parfois d'ailleurs pour des raisons de pouvoir d'achat. Exemple avec les attentats du 11 septembre 2001. Je donne quelque temps après un cours de géopolitique auprès de futurs journalistes en leur expliquant quels en étaient les auteurs et le pourquoi. Il n'y avait alors aucun doute sur le sujet, mais ils m'ont répondu : «oui Monsieur, on veut bien vous croire, mais on croit aussi internet !» Internet qui relayait que c'était le président Bush, avec la complicité de la CIA, qui avait lancé 2 avions sur les Twins Towers pour relancer son image. C'est de la désinformation aberrante.
>> Cela devrait conforter le rôle d'information du journaliste ?
Le problème est que, depuis 7/8 ans, la crise économique frappe aussi les grands groupes d'informations. Quand une rédaction envoie un journaliste à l'étranger, elle essaye de le faire partir le matin pour rentrer le soir. Découcher, ça coûte cher. A l'échelon hexagonal, c'est le matin pour le midi. Le journaliste est obligé de faire de plus en plus vite, en vérifiant de moins en moins. Il fait confiance à internet même s'il tombe sur un truc fou. On ne va pas jusqu'au bout des choses et ça donne parfois des catastrophes.
A mon époque, quand je partais au Moyen-Orient par exemple, c'était pour plusieurs mois. Quand je parlais de la Bande de Gaza, des Palestiniens, des Israëliens, de la Cisjordanie, du Liban, de la Syrie (...), c'était en connaissance de cause.
>> Trop d'informations ne tuent-elles pas l'information ?
Soyons clairs. Plus il y a de chaines de télévision, plus il y a de journaux, plus il y a de démocratie. Après, c'est au public de se faire son opinion, de faire son choix et vous savez, il n'est pas bête. C'est difficile de l'enfler.
>> On désigne parfois la presse et les médias comme le quatrième pouvoir. Vous êtes d'accord ?
Complètement et de plus en plus. On le constate encore avec ce que certains ont appelé le Pénélope Gate. Mais il faut aussi sur ce plan compter sur les réseaux sociaux et les smartphones. Y aurait-il eu une affaire Sarkozy au SIA, «casse-toi pauvre con», sans cette technologie ? A ce titre, et c'est peut-être malheureux, mais il n'y a plus aujourd'hui d'information s'il n'y a pas d'images.
>> N'assiste-t-on pas parfois à une tendance à la starisation des journalistes ?
C'est un vrai problème. On ne laisse plus parler l'invité. On lui coupe sans cesse la parole. Parfois, l'intervieweur se croit plus intéressant que l'interviewé. Dans un monde de plus en plus complexe, on ne laisse que 40 secondes au spécialiste pour nous expliquer les choses, jamais 2 minutes. Pour le journaliste, comme pour le public, ce monde se rapproche du «oui» ou du «non». Ça risque de devenir trop court.
>> Autre phénomène avec la mise en scène de l'information. Je pense notamment à Elise Lucet, une autre Normande, qui présente aujourd'hui entre autres «Envoyé Spécial». Vous êtes adepte ?
Je ne veux pas porter de jugement. Ces mises en scène sont parfois violentes, mais ça reste du bon journalisme.
>> Mais «Envoyé Spécial» est passé de 22% de parts de marché il y a 15 ans à 10-11% aujourd'hui ?
Premièrement, 2 à 2,5 millions de spectateurs en moyenne, ce n'est pas rien.
Ensuite, il y a aujourd'hui avec la TNT pléthore de chaines et donc une course effrénée à l'audience. Le mode de consommation de la télévision a changé. Avant, c'était familial. Désormais, c'est chacun dans sa chambre à regarder ce qu'il veut y compris en replay. On ne peut pas comparer ce qui n'est pas comparable.
>> Filmer en caméra cachée, c'est du bon journalisme ?
On n'a pas le droit de le faire. Normalement, quand on interviewe une personne, on doit expliquer pour qui et pour quoi on le fait.
Néanmoins, les communicants, dernièrement chez Ikea, veulent cacher de plus en plus de choses. Ainsi, on a parfois besoin de la caméra cachée, mais il faut limiter son utilisation. Ce qui d'ailleurs n'est pas le cas avec la miniaturisation des outils. On voit beaucoup de reportages filmés de cette façon, c'est plus fort, c'est plus fun, mais c'est un vrai problème.
>> Ne pensez-vous pas que le pouvoir de désinformation des stars de la télé est parfois plus grand que le pouvoir d'information des journalistes ? Je pense par exemple à Nagui. Dans son émission «Tout le monde veut prendre sa place» diffusée le 10 décembre dernier, il a affirmé que l'on mangeait des veaux de 30 jours. Une fausse information qui jette le discrédit gratuitement sur le monde de l'élevage.
J'avoue que je ne sais pas comment on peut mesurer cela. Nagui et les autres, qui sont de bons professionnels et qui enregistrent deux émissions par jour et en direct, peuvent déraper de temps en temps. Je ne sais pas quoi en dire de plus.
>> Vous avez 50 ans de journalisme derrière vous, beaucoup de pressions ou d'autocensures dans cette carrière ?
De l'autocensure jamais. Réfléchir en responsabilités, oui. Il est normal dans une démocratie et quand vous produisez une émission assez puissante, de subir quelques pressions. A nous de résister et de dire «oui» ou «non». Mais pardon, il faut être absolument irréprochable pour ne pas être attaqué pour avoir passé une fausse information. On en revient à la vérification. Quand j'étais rédacteur en chef à «Envoyé Spécial», le reportage qui passait à l'écran, je l'avais regardé 10 fois auparavant.
>> Une anecdote sur ce sujet ?
Je peux vous raconter un exemple concret avec le crash de l'Airbus d'Habsheim le 26 juin 1988. Des images terribles. On a mené notre enquête pour tenter de comprendre le pourquoi de cet accident. Nous avons démontré, dans un reportage de 25 minutes, que cet avion n'était pas prêt. C'était déjà à l'époque la guerre avec Boeing.
Nous montrons en avant-première ce reportage à la presse télévisée et les critiques sont plutôt bonnes. Le matin de la diffusion, je reçois un coup de fil de François Mitterrand qui, astucieusement me glisse : «Mr Nahon, vous êtes certain de votre coup. Il y a 2 000 emplois en jeu...» J'ai répondu : «oui Mr le Président de la République.» Nous avions l'aval du président de France 2. On a diffusé le reportage et il ne s'est rien passé. On aurait pu aussi «trouiller» et réagir différemment.
>> Comment expliquer que les questions environnementales soient aussi prégnantes et toujours traitées sous l'angle de la peur dans les médias alors que Les Verts ne font aux élections qu'un score à un chiffre ?
Un, parce que l'écologie est un sujet transversal. Deux, parce qu'en journalisme et vous le savez bien, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l'heure. C'est d'autant plus vrai avec la multiplication des chaines de télévision.
On préfère faire un 26 minutes sur les boues vertes plutôt qu'un reportage sur un agriculteur heureux qui arrive à s'en sortir. On pense, peut-être à tort d'ailleurs, qu'on va faire plus d'audience. 
>> Beaucoup d'agriculteurs souffrent de l'image que renvoie d'eux la presse. Que leur répondez-vous ?
90 % des journalistes ne sont pas pourris, loin s'en faut. Tout ce que j'ai pu observer en 35 ans de télévision, c'est qu'il y a beaucoup d'écoute et de responsabilité.
>> Vu des champs, le journaliste parisien c'est plutôt bobo de gauche qui mange bio, voire est végétarien et même vegan. Vous vous reconnaissez ?
Franchement, ce n'est pas cela. Je comprends la crispation et je l'admets, mais on peut prendre un contre-exemple. Au-delà de ces deux malheureux producteurs de lait privés de débouchés, c'est quand même bien Lactalis qui, cet été, a plié face à la pression médiatique en acceptant une revalorisation du prix du lait. Il ne faut pas l'oublier cela. Des exemples comme cela, il y en a des centaines.
>> Vous avez interviewé au cours de votre carrière des centaines de femmes et d'hommes politiques. A l'échelon hexagonal, quel est celui qui vous a le plus marqué ?
Bonne question (silence). Je ne sais pas... Enfin si, quelqu'un qui m'a beaucoup amusé, c'est Edgar Faure.
Robert Badinter aussi, mais dans un autre registre, pour son combat contre la peine de mort, sa façon d'élever le débat, de voir très loin. Un type exceptionnel.
>> A 100 jours des présidentielles, avez-vous fait votre choix ?
Pas les extrêmes évidement et surtout pas Marine Le Pen.
>> On peut avoir des convictions politiques fortes et les laisser de côté quand on fait du journalisme ?
Il faut observer une neutralité professionnelle totale. J'ai un avis personnel en tant que citoyen, mais j'ai toujours donné la parole à tout le monde.
Attention cependant, dans beaucoup d'émissions et de reportages aujourd'hui, c'est souvent du «tous pourris». Ça a des conséquences graves. Le Front national à la limite n'a pas besoin de faire campagne.
>> Les primaires ont-elles constitué un plus démocratique ?
Ce qui est bien, à droite comme à gauche, c'est que ce ne sont plus les partis politiques qui, discrètement ou en toute confidentialité, choisissent leurs champions. C'est désormais la population qui le fait et c'est plutôt positif.
En revanche, un quinquennat c'est déjà très court et ce système raccourcit le temps de l'action politique. La France est en élection permanente : primaires, présidentielles, législatives... Comment peut-on travailler dans la continuité ?

Source l'Agriculteur Normand

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier