Lozère : Ovins et vautours en symbiose

Arnaud Carpon

Lozère : Ovins et vautours en symbiose

Au coeur du Parc national des Cévennes, les éleveurs ovins sont devenus les premiers alliés de la présence des vautours. Une cohabitation pour laquelle Bruno Commandre, éleveur sur le Causse Méjean, s'est beaucoup impliqué.

Souvent associé à la mort, le vautour traîne une bien piètre réputation. Avec ses plus de deux mètres d'envergure, il impressionne autant qu'il fait peur. Mais sur le Causse Méjean et dans les gorges du Tarn et de la Jonte, en plein coeur du Parc national des Cévennes, le charognard fait partie du paysage.

Les autorités du Parc dénombrent 240 couples, soit une population totale estimée à 700 individus. Si certaines personnes jugent la présence de cette espèce protégée incompatible avec le pastoralisme, au même titre que l'ours ou le loup, d'autres ont compris que le vautour pouvait être un bon allié des éleveurs. Bruno Commandre est de ceux-là. Installé à Nabrigas, hameau situé sur le Causse Méjean, il élève un troupeau de 320 brebis ainsi qu'une douzaine de bovins sur 580 ha. Il produit 43000l de lait valorisé destiné à la production de roquefort et de fedou et engraisse 140 agneaux qu'il vend en direct.

Très impliqué dans la filière ovine locale, il est l'un des artisans de la cohabitation entre présence du vautour et pastoralisme. « Le rapace est nécrophage, explique l'éleveur. Il se nourrit uniquement d'animaux morts. Nous nourrissons les vautours avec les carcasses de nos animaux morts et les vautours nous assurent l'équarrissage à moindre coût. » Les rapaces assurent ainsi un service indispensable pour les éleveurs qui, grâce à une gestion maîtrisée de la nourriture apportée aux volatiles, sont les garants de leur survie et de la maîtrise de leur population.

Plus que des acteurs, des prescripteurs

Originaire du causse, Bruno Commandre a vu grandir la population de vautours dès leur réintroduction dans les années 80. Quand il s'est installé hors cadre familial en 1999 – « avec l'aide très précieuse de l'Adasea », tient-il à préciser -, Bruno a dû s'adapter au coup d'accélérateur réglementaire qui a découlé de la mise en place de Natura 2000. Alors responsable de la filière ovine chez les Jeunes Agriculteurs, l'éleveur préfère un débat constructif réunissant tous les acteurs du territoire à une stratégie syndicale plutôt hostile aux questions environnementales et aux règles imposées par le Parc national.

« Nous, les agriculteurs, sommes les premiers acteurs du territoire. Nous devons en être aussi les premiers prescripteurs », résume-t-il. Devenu responsable de la section ovine à la FDSEA de Lozère, Bruno s'emploie à entretenir de bonnes relations avec tous les acteurs du parc. En 2008, plusieurs dossiers sont posés en même temps sur la table du responsable syndical. « Nous avions à gérer la question de la libéralisation du service d'équarrissage jusqu'alors assuré par l'Etat et la mise en place d'une cotisation volontaire obligatoire ATM (ndlr : Animaux trouvés morts) pour financer le nouveau système.

Tout cela devant répondre à l'obligation de l'enlèvement des animaux morts imposée par la conditionnalité. » Dans le cadre de ces dossiers, Bruno Commandre y voit une opportunité de discuter avec tous les partenaires locaux du rôle essentiel des agriculteurs sur ce territoire. « Sur le Causse Méjean, le service d'équarrissage, avec des délais d'attente souvent trop longs, est une problématique non négligeable pour les éleveurs. » Il explique alors à tous les acteurs du territoire – associations environnementales, gestionnaires du Parc, élus… – qu'avec une cotisation ATM obligatoire, les éleveurs caussenards n'auraient plus de raison d'alimenter les charniers en carcasses.

Les vautours seraient ainsi privés de nourriture. Pour le responsable de la section ovine lozérienne, les éleveurs caussenards doivent être partiellement exonérés de la cotisation. « Sur notre territoire si particulier avec la présence des vautours, cette cotisation n'a pas de sens. »

La preuve par l'exemple

Début juillet 2010, avec les JA et la FDSEA de la Lozère, Bruno Commandre a organisé une rencontre sur son exploitation avec tous les acteurs concernés : syndicats agricoles, organisations professionnelles, associations environnementales, agents du parc national, direction des services vétérinaires, élus locaux… Outre un débat pacifiste sur l'équilibre entre l'agriculture et la présence des vautours ainsi que sur la taxe qui menace indirectement les nécrophages, la rencontre se voulait démonstrative.

« Devant Yves Berger, directeur national de l'association ATM, et Emmanuel Coste, vice-président de la Fédération nationale ovine, nous avons organisé une curée (ndlr : terme désignant le fait de mettre une carcasse à la disposition des vautours) ». L'opération est un spectacle impressionnant pour celui qui le voit pour la première fois. Les vautours, invisibles car planant à haute altitude, guettent l'arrivée d'une carcasse. « Quand ils voient mon télescopique rouge se diriger vers la placette d'alimentation, ils savent qu'ils auront à manger. »

Quelques minutes après avoir déposé la bête sur la placette, les vautours se font plus présents. « Parfois, on peut en compter une bonne cinquantaine. En moins d'une demi-heure, il ne reste rien sur la placette, hormis les os. » Ce jour de juillet 2010, la démonstration a porté ses fruits, puisque Yves Berger a accepté une exonération de 60 % de la cotisation ATM pour les éleveurs caussenards.

Maîtriser la population

Pour ces derniers, la démonstration et la reconnaissance de l'équarrissage par les vautours constituent la première étape d'un travail collectif à long terme que constitue la maîtrise de la population de vautours. « Nous ne souhaitons pas reproduire le scénario catastrophique qu'ont subi les éleveurs pyrénéens », glisse-t-il.

Là-bas, les autorités dénombraient 20 000 vautours en 2007, année où l'Espagne a décidé de réduire drastiquement le nombre de charniers. « Suite à cette décision, de nombreux vautours sont morts, explique Luc Fruitet, responsable de l'antenne des Causses au Parc national des Cévennes. Mais un grand nombre a migré côté français, où l'explosion de la population de vautours a logiquement exacerbé les tensions entre acteurs du territoire. » Autour du Causse Méjean, il s'agit désormais de maîtriser le nombre de vautours et d'écarter ainsi toute menace d'une explosion incontrôlée de la population.

« Nous sommes arrivés à un certain équilibre, constate Bruno. Il ne faut pas plus de vautours. Et pour y arriver, nous devons maîtriser les carcasses que nous leur donnons. » La maîtrise de la population de vautours passe alors par une phase de surveillance et par la collecte d'informations sur leur comportement alimentaire. Un comité de suivi multi-acteurs a été mis en place sous l'égide du Parc national des Cévennes. « Un périmètre d'équarrissage naturel a été défini. Il concerne 130 éleveurs, indique Luc Fruitet. Nous leur avons proposé de créer une placette d'alimentation sur leur exploitation.

Chaque éleveur installé dans le périmètre défini déclare les carcasses qu'il laisse aux vautours. Nous avons ainsi une bonne connaissance de ce qu'il leur est donné à manger. » Bruno Commandre se félicite aujourd'hui de cette gestion concertée entre tous les acteurs. « L'espèce protégée fédère finalement tous les acteurs. Le vautour est utile aux agriculteurs, et avec le développement du tourisme lié à sa présence, il participe à la dynamisation du territoire. Sur le Causse Méjean et dans les gorges du Tarn et de la Jonte, la symbiose entre l'activité humaine – pastoralisme et tourisme – et la nature semble avoir trouvé l'un de ses plus beaux exemples. »

A l'écart de ses bâtiments d'exploitation, Bruno Commandre a aménagé une placette d'alimentation clôturée et facile d'accès pour les vautours, où il peut déposer les carcasses de ses animaux morts.

A l'écart de ses bâtiments d'exploitation, Bruno Commandre a aménagé une placette d'alimentation clôturée et facile d'accès pour les vautours, où il peut déposer les carcasses de ses animaux morts.

 

Source Ja Mag

Publié par Arnaud Carpon

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