Marché des engrais : Faut-il craindre une pénurie d'azote ?

Nicole Ouvrard

Depuis la crise de 2008, personne dans la filière des engrais ne prend le risque de stocker. Les fabricants limitent leur production, les distributeurs gèrent la pénurie, et le moindre grain de sable engendre des perturbations.

Encore une année bien compliquée du côté des engrais azotés. La première partie de la campagne commerciale 2010-2011, depuis fin mai, se caractérise par une offre déficitaire particulièrement difficile à gérer pour les distributeurs et une appréciation des prix de près de 50 % sur l'automne par rapport à la morte saison, en sympathie avec le cours du blé. « Les volumes commercialisés au cours de la morte-saison 2010 n'ont représenté que 40 % de ceux de la campagne 2009, faute de marchandise », se désole Ingrid Auriol, responsable appro engrais de l'UDCA, centrale d'achat qui couvre la Charente-Maritime et la Charente. Pourtant, selon une étude réalisée par la Cavac, en Vendée, « hormis en 2008, depuis douze ans, il a toujours été plus intéressant économiquement d'acheter son engrais azoté en morte-saison, l'écart de prix allant de 4 à 25 % selon les années », explique Laurent Pasquier de la Cavac. « Nous ne sommes pas capables de répondre à la demande des agriculteurs, or les prévisions d'emblavements et la hausse des cours des céréales laissent supposer une hausse de celle-ci au printemps prochain », s'inquiète Ingrid Auriol. Michel Bottolier, à la Dauphinoise, fait le même constat. « Nous sommes ravitaillés au compte-goutte et ces problèmes d'approvisionnement sont d'ordre industriel. » Une industrie qui se résume à deux fabricants se partageant le marché français : GPN et Yara.
La fermeture de l'usine Yara, située à Ambès près de Bordeaux, était pourtant programmée de longue date. Il s'agit d'un arrêt de plusieurs mois, pour maintenance, imposé par la direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement (Drire). Mais l'usine est l'une des plus grandes fabriques françaises d'ammonitrate, la forme d'engrais azotée préférée des agriculteurs de l'Hexagone.

Le marché des engrais est fortement corrélé à celui des céréales, avec une inertie d'une semaine seulement. Il semblerait judicieux de ne pas trop attendre pour s'approvisionner. (B. Compagnon)

Le marché des engrais est fortement corrélé à celui des céréales, avec une inertie d'une semaine seulement. Il semblerait judicieux de ne pas trop attendre pour s'approvisionner. (B. Compagnon)

Fermetures et grève

Son arrêt temporaire perturbe fortement l'approvisionnement dans le sud de la France, d'autant que les transports par trains d'azote venant d'autres usines ont été freinés par les grèves cet automne. « Dans le Sud-Ouest, cette situation tendue s'ajoute aux conséquences de la fermeture de l'usine Ammoniac Agricole le printemps dernier, à laquelle nous cherchons des solutions de substitution », ajoute Michel Bottolier, qui craint une impossibilité de répondre à la demande si l'usine ne redémarre pas comme prévu en décembre 2010. Les rumeurs vont bon train et sont amplifiées par les difficultés de remise en service de l'usine GPN de Rouen qui avait subi la même interruption d'activité pour maintenance début 2010. Cela avait contribué là aussi à réduire l'offre en ammonitrate sur les marchés français et européen.
Joël Morlet, directeur général de Yara France et président de l'Union des industriels des engrais (Unifa), avance une explication plus stratégique : « depuis la crise de 2008, plus personne ne veut prendre le risque de faire des stocks. C'est pourquoi la chaîne d'approvisionnement s'organise pour assurer uniquement la demande instantanée, ce qui laisse un sentiment de pénurie ». Celle-ci serait-elle donc organisée ?

Clientélisme

Hélène Morin, responsable du département énergie et climat chez Agritel, se veut rassurante. « Les organismes stockeurs sont couverts pour le premier apport d'azote et une partie du deuxième », considère-t-elle. Selon la spécialiste, une des particularités de cette campagne, c'est la stratégie commerciale des deux fabricants d'engrais en France, d'imposer à leurs clients des contingents d'approvisionnement. « Dans ce contexte, la relation commerciale à joué à fond ! » En clair, les industriels ont servi prioritairement les distributeurs qui leur étaient fidèles. Autre particularité qui laisse les responsables appro perplexes : l'écart entre les prix pratiqués par les deux géants de l'azote. Yara vend en effet son ammonitrate 20 à 25 euros la tonne de plus que GPN. Du jamais vu. « Vous vous rendez compte, c'est un chiffre supérieur à la marge du distributeur !, s'exclame un responsable appro. Or il nous est difficile d'agir car les deux fournisseurs sont en situation de quasi-monopole sur le territoire. »

 

Des substitutions possibles

Alors que faire ? Importer de l'ammonitrate ? Les agriculteurs restent prudents en raison de la qualité moindre des ammonitrates issus des pays tiers. Utiliser de l'urée ? « Cette forme d'engrais est jusqu'alors principalement réservée au maïs, précise Ingrid Auriol, mais on peut s'attendre à des substitutions de l'ammo par de l'urée sur céréales à paille, tant en raison de la disponibilité du produit que du coût. En effet, l'urée et l'ammonitrate étaient environ au même prix à la tonne, autour de 300 euros début novembre, sauf que le premier est dosé à 46 unités d'azote et le deuxième à 33. « Attention, met en garde Hélène Morin, quand on com-pare les prix des deux engrais, il faut intégrer pour l'urée une perte sur volatilisation de 10 à 17 % selon les conditions pédoclimatiques. » En tenant compte de cet élément, on enregistrait un écart de prix, début novembre, de 10 % en faveur de l'urée.
L'Unifa met régulièrement en avant l'intérêt de préserver une production d'azote en Europe car elle permet de lisser les prix par rapport aux cours mondiaux de l'azote, très volatils. Or le marché français de l'azote est de plus en plus dépendant des importations : en 2009-2010, la part des importations des pays tiers était de 19 % contre 15 % un an plus tôt. Et ce n'est pas le déroulement de cette campagne qui va inverser la tendance.

Source Réussir Grandes Cultures Décembre 2010

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