Thibaud part en croisade contre le “cancer de la champagne”

JA Mag

Thibaud part en croisade contre le “cancer de la champagne”

Quelles méthodes alternatives pour lutter contre le mildiou ? Thibaud Brocard, jeune vigneron champenois, part chercher des réponses en Amérique du Nord lors d’un voyage d’études financé par la bourse Nuffield. Rencontre avec un producteur hors-norme.

Du raisin au champagne

Thibaud part en croisade contre le “cancer de la champagne”

Trois principaux cépages se partagent les 35000ha du vignoble champenois : pinot noir, pinot meunier et chardonnay. Le rendement plafonné (10400kg de raisins par ha) est adapté chaque année par l’Inao. L’interprofession a mis en place une réserve obligatoire (jusqu’à 20% de la récolte) à débloquer en cas de coup dur. Après la vendange, exclusivement manuelle, les grappes entières subissent un pressage doux. Le but ? « Eviter l’extraction des couleurs des cépages noirs à jus blanc comme le pinot noir », explique Thibaud Brocard. Dans le pressoir, 4 000 kilos de raisins qui donneront jusqu’à 25,5 hl de jus. Après débourbage et sulfitage, débute la fermentation alcoolique, suivie au domaine Brocard d’une fermentation malolactique « pour amener plus de rondeur ». Les vignerons peuvent alors mélanger différentes cuvées, millésimes ou cépages (assemblage). A partir du 1er janvier de l’année suivant la récolte interviennent la mise en bouteille et le tirage. L’ajout d’une liqueur de tirage (sucres et levures) lance une deuxième fermentation. Les levures transforment le sucre en alcool et en CO2. Ainsi naissent les fameuses bulles. Puis les bouteilles reposent couchées : c’est la maturation sur lies, qui dure au moins 15 mois (trois ans pour les champagnes millésimés). Seul hic : les levures mortes troublent la limpidité du vin. D’où le remuage, opération pendant laquelle les bouteilles sont petit à petit tournées et couchées tête en bas. Autrefois manuelle, cette opération est maintenant effectuée par des palettes tournant automatiquement (gyropalettes). Les lies s’accumulent dans le goulot. Elles forment un glaçon lorsqu’on plonge le col des bouteilles dans un liquide à - 27°C. Ne reste plus qu’à l’expulser en ouvrant les bouteilles, puis à compenser la perte par une liqueur d’expédition (vin et sucre). La quantité utilisée déterminera le taux de sucre du champagne, et donc sa dénomination (d’extra brut à doux). Les bouteilles peuvent enfin recevoir leur bouchon de liège. Lequel n’attend qu’une occasion pour sauter dans une joyeuse détonation. Champagne !

Si la famille Brocard était un champagne, Thibaud, le fils, serait sans doute les bulles. Depuis son arrivée en 2011 sur le domaine familial, un vent de modernité souffle sur ce vignoble de la côte des Bar. Sa famille, aidée par deux salariés, produit du champagne depuis 1938. Mais le jeune viticulteur ne veut pas «rester sur ses acquis». Après avoir obtenu son BTS, il a multiplié les chantiers: refonte du site web, nouvelle cuvée, changement de bouteilles et d’étiquettes, etc. animé par son désir d’apprendre et de partager, ce natif de Troyes est parti quatre mois en Nouvelle-Zélande avant de s’installer. Son but? «Améliorer mon anglais et découvrir les nouvelles manières de faire du vin», énumère-t-il avec le débit précipité du passionné. C’est naturellement qu’il a tenté – et obtenu – la bourse Nuffield. Originaire d’Angleterre, cette fondation sélectionne et finance les voyages d’étude des jeunes agriculteurs à hauteur de 10000 €. Seule obligation: présenter le  résultat de ses travaux au retour. «C’est génial d’être payé pour partager ses connaissances!», résume-t-il. il n’en revient toujours pas d’avoir été sélectionné : c’est au hasard d’un salon, en faisant déguster son champagne, que Thibaud a découvert l’existence de cette bourse.

La biodynamie contre le « cancer de la champagne »

Début mars 2013, il quitte les coteaux de Celles-sur-Ource (500 habitants, 40 vignerons). Direction le canada, puis les Etats-Unis pour «découvrir les méthodes alternatives de lutte contre le mildiou et l’oïdium». Deux champignons qu’il qualifie de «cancer de la Champagne», région humide où ils s’épanouissent. En 2012, des gelées noires tardives ont fragilisé les vignes. En y ajoutant des orages de grêle et une floraison handicapée par un temps froid et pluvieux, la récolte en champagne

a reculé de 30% par rapport à 2011.

Comment combattre ces maladies cryptogamiques? Les producteurs ont le choix entre fongicides de synthèse et bouillie bordelaise. Cette poudre bleue à base de sulfate de cuivre est autorisée en bio. Mais «le cuivre sature les sols car il n’est pas lessivé, explique Thibaud. En biodynamie, il existe des méthodes pour réduire son utilisation en l’associant avec de la silice ou des plantes (décoction de prêle, tisane d’ortie).» le jeune viticulteur compte aussi sur les méthodes préventives, faisant intervenir «la main de l’homme plutôt que la machine». Par exemple, retirer une partie des rameaux de la vigne crée des conditions moins favorables aux champignons (feuillage plus aéré et donc moins propice à la condensation).

« Remplacer le métal par le vert »

Thibaud a découvert la biodynamie lors d’un stage chez Jean-Pierre Fleury, l’un des pionniers de cette méthode en champagne. Ce mode de culture est basé sur le calendrier lunaire et sur l’usage de produits naturels à des doses homéopathiques. «J’ai toujours considéré le sol comme un être vivant», précise Thibaud. Dans sa bouche, la biodynamie ne sonne pas comme une pratique mystique mais comme «une manière d’optimiser le travail». «Quand je suis arrivé sur le domaine, je voulais développer le vignoble, m’agrandir, se souvient Thibaud. Aujourd’hui, mon ambition est de diviser tous les intrants par deux et d’assurer la qualité de mes vins.» Pierre, son père, avait déjà arrêté de désherber il y a une dizaine d’années. Le fils compte aller plus loin, il veut «remplacer le métal par le vert», autrement dit s’inspirer de l’agriculture de conservation pour réduire au maximum les passages d’enjambeur, qui tasse les sols. côté chai, Thibaud réfléchit à remplacer le levain traditionnel par les levures endogènes naturellement présentes sur la peau des raisins. Grâce à l’arrivée d’un stagiaire, des tests sont en cours: vinification en rouge, culture bio. Le tout en poursuivant son objectif d’augmenter les ventes à l’export. Autant de chantiers qui enthousiasment Thibaud: «Il y a encore tellement à voir…».

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