[Vidéo] Embargo russe : « Certaines filières vont être durement déstabilisées »

Anne Sophie LESAGE

[Vidéo] Embargo russe : « Certaines filières vont être durement déstabilisées »

Suite aux sanctions des pays occidentaux auprès de la Russie pour son rôle dans le conflit ukrainien, cette dernière a mis en place un embargo d’un an sur des matières premières et denrées alimentaires* provenant des Etats-Unis, de l’Union Européenne, mais également de la Norvège, du Canada et de l’Australie.

 

Quels seront les impacts de cet embargo sur l’agriculture française et européenne ?  Décryptage par deux experts du Crédit Agricole : Axel Retali, Ingénieur d’Affaires et Baptiste Lelyon, Expert filières animales.

L’Europe et plus particulièrement la France sont-elles directement touchées par cet embargo ?

Axel Retali : "Ce n’est pas la première fois que la Russie utilise l’embargo pour limiter les importations de denrées alimentaires. Au contraire, il s’agit d’une méthode régulièrement utilisée, en général en prétextant des problèmes sanitaires qui visent des produits bien ciblés. Les raisons peuvent être très diverses, y compris l’intérêt pour la Russie de favoriser sa production locale.

Là, bien évidemment, nous atteignons une toute autre ampleur. L’embargo concerne un grand nombre de filières agricoles et agroalimentaires.

L’impact sera important pour l’Union Européenne dont certains pays, comme l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, exportent beaucoup vers la Russie. La France est de ce point de vue bien moins touchée de manière directe. En revanche, certaines filières vont être durement déstabilisées par le retour sur le marché européen de produits qui avaient vocation à être exportés."

 

Quel peut-être l’impact sur la filière fruits et légumes ?

Axel Retali : "La Russie est le premier importateur mondial de fruits et légumes. De manière générale, ce n’est pas la restriction des exportations vers la Russie qui posera problème aux acteurs français. Celles-ci sont très limitées. Le risque essentiel réside dans la réorientation des productions des pays exportateurs vers le marché intérieur européen.

Ceci est d’autant plus dommageable qu’il s’agit de productions périssables qui pour certaines connaissent un contexte difficile, en particulier avec une production élevée cette année. Je pense aux pêches et nectarines, mais également à la pomme et notamment la production polonaise largement exportée vers la Russie. Sans intervention de l’Union Européenne, l’impact immédiat sera très certainement une chute des cours.

D’autres productions comme la tomate seront très certainement touchées, les Pays-Bas étant un gros exportateur vers la Russie.

Côté Russe, le consommateur aura aussi à subir les conséquences de cette décision avec une probable forte augmentation des prix. En effet, changer de fournisseur ne se décrète pas du jour au lendemain et les administrations russes n’ont pas toujours la réactivité nécessaire pour valider de nouveaux exportateurs."

 

Et sur les filières animales françaises ?

Baptiste Lelyon : "Pour ce qui est des filières animales, l’embargo Russe va impacter directement et fortement la filière porcine française. En effet, la Russie est le premier marché, hors Union Européenne, pour la viande de porc française, avec 27.000 tonnes exportées en 2013. Toutefois, depuis la fin du mois de janvier dernier, le commerce avec la Russie était déjà bloqué pour des raisons sanitaires. Alors, cet embargo tombe au mauvais moment puisqu’il balaie tout espoir de relancer rapidement les exportations de porcs vers la Russie.

La filière laitière va également être fortement impactée par cette décision. Il faut savoir que la Russie est le premier importateur mondial de fromage avec plus de 420.000 tonnes importées l’année passée. La France, en tant que telle, n’a exporté que 11.000 tonnes de fromages vers la Russie en 2013. Cependant, des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark lui fournissent de grandes quantités de fromage. Les industriels vont donc essayer réorienter ce lait sur le marché mondial et sur le marché communautaire. Cela va fortement peser sur le marché qui est déjà très encombré puisque la production laitière européenne est en hausse de 3 millions de tonnes depuis le début de l’année."

Quelles peuvent être les solutions pour limiter les effets de cet embargo ?

Baptiste Lelyon : "Une des premières actions envisagée par l’Union Européenne serait de saisir l’Organisation Mondiale du Commerce afin de démontrer que la Russie ne respecte pas les règles du commerce international, en décrétant unilatéralement un embargo pour des raisons politiques. Toutefois, cette démarche peut prendre du temps pour aboutir.

Dans l’intervalle, des mesures peuvent être prises pour inciter les citoyens à consommer en priorité les produits visés par l’embargo et à faire preuve de solidarité avec ces filières. Cependant, cette solution ne peut fonctionner que sur une courte période : une fois passée l’actualité à chaud, l’effet s’estompera rapidement.

Les filières doivent donc trouver des marchés de dégagement, et si possible à l’international pour ne pas engorger le marché communautaire. Cela devrait être possible pour une partie de la production porcine et laitière, vers le marché asiatique notamment, mais cela risque de peser fortement sur les prix.

En dernier ressort, et uniquement si les cours atteignent des niveaux extrêmement bas, la Commission Européenne peut décider de retirer du marché des produits et de les stocker. Cette mesure, exceptionnelle, avait notamment été mise en place lors de la crise du lait en 2009."

* L’interdiction concerne le bœuf, le porc, la volaille, le poisson, le fromage, le lait et les produits laitiers, les fruits et légumes.

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