Guadeloupe : entre biodiversité et adversité

Guadeloupe : entre biodiversité et adversité

L’agriculture guadeloupéenne nous gratifie de son sucre de canne, de son rhum, de ses bananes, de ses melons et piments. Ce faisant, la Guadeloupe ne pourra jamais viser l’autonomie alimentaire. Ses performances sont probantes en fruits et légumes, beaucoup moins en élevage. En quête de diversification, l’île redécouvre certaines de ses productions tropicales historiques, telles que le café, la vanille ou encore le cacao, bien adaptés aux sous-bois de la forêt humide. Agroécologie et labellisation offrent matière à se différencier. Mais cette quête de diversité et de biodiversité doit aussi composer avec l’adversité. Celle des ouragans, du changement climatique, de la pollution à la chlordécone, des problèmes d’accès au foncier et à l’eau, de l’enfrichement, du renouvellement des générations et de la difficulté à recruter de la main d’œuvre, en dépit d’un taux de chômage endémique de 24 %.

Sucre, rhum, bananes : ces trois produits sont depuis des décennies emblématiques de l’agriculture guadeloupéenne, tant sur le plan des surfaces, des actifs que de la valeur ajoutée. Ces trois productions ont plusieurs points communs : elles sont très organisées, elles alimentent très majoritairement le marché export et elles bénéficient de soutiens publics conséquents. Selon l'Institut d'émission des départements d'outre-mer (IEDOM), l’agriculture guadeloupéenne a reçu en 2015 148,4 M € d’aides publiques, quand la production agricole s’élevait à 187,6 M €. Ces aides publiques sont destinées à compenser les handicaps propres aux Régions ultra-périphériques (RUP), telles que les définit l’UE. En échange de quoi la Guadeloupe se doit d’appliquer le droit communautaire, ce qui n’est pas sans générer des distorsions de concurrence, aux plans économique, social et environnemental, face à aux États voisins des Caraïbes, d’Amérique centrale et latine.

Une feuille verte à partir d’une feuille blanche

Certaines aides publiques sont conditionnées à la mise en œuvre de pratiques agroécologiques. Dans le cas de la canne à sucre par exemple, l’aide nationale de 36,86 €/ha est gratifiée d’une prime de 300 €/ha pour des apports d’amendements organiques ou encore de 100 €/ha pour le désherbage mécanique ou le décompactage. Depuis une dizaine d’année, l’agriculture guadeloupéenne a entamé sa mue agroécologique. Elle peut compter sur l’appui de la recherche publique, (CIRAD, INRA), bien représentée sur place et soucieuse d’identifier les problématiques en amont et de transférer sitôt les résultats de ses travaux auprès des agriculteurs. A ce stade, il faut préciser que la transition agroécologique se bâtit sur une catastrophe écologique, avec la contamination de près de la moitié de sa SAU et pour des siècles, par la chlordécone, un organochloré anti-charançon utilisé dans les bananeraies entre 1972 et 1993. 20 ans seulement mais 20 ans de trop, au vu des incidences sur les chaines alimentaires. La filière est repartie d’une feuille blanche pour reverdir ses feuilles. Résultat : la banane bio se profile à l’horizon. Merci les variétés tolérantes aux cercosporioses du CIRAD et les pièges à phéromones anti-charençon de l’INRA. En attendant, les planteurs guadeloupéens digèrent mal la prétendue banane bio de République dominicaine.

La faute à l’UE et à la métropole

Banane équitable sinon bio, vieux rhums agricoles, melon IGP : la Guadeloupe s’est emparée de la labellisation. La diversification est une autre voie explorée. Dans le secteur végétal, elle porte ses fruits en productions légumières où la diversification porte autant sur les espèces que sur les modes de commercialisation, de la vente directe à la 4ème gamme en passant par des producteurs reconvertis en gérants de supermarchés ! Un projet de Marché d’intérêt régional est à l’étude. L’élevage demeure en revanche un secteur en souffrance. Le secteur bovin est pénalisé par la faiblesse des effectifs : 7 têtes en moyenne par éleveur. La faute aux normes UE ! Le secteur volaille est plombé par les dégagements de poulets congelés. La faute à la métropole. L’État concentre d’autres griefs comme les retards de paiement des diverses aides, les délais d’indemnisations après cyclones, l’accès au crédit, l’absence de dispositifs assurantiels adaptés, la faiblesse des retraites agricoles.

Terres en vue

L’île a aussi ses travers, à commencer par l’inexploitation d’environ un quart de sa SAU, le marché foncier étant bloqué par des problèmes d’indivision successorale sinon de rétention foncière, à visée spéculative. Une fatalité contre laquelle s’attaquent certaines communes, comme Saint-François sur Grande-Terre, tandis qu'un projet de loi vise à changer la donne en matière d’indivision. L’eau, pourtant abondante, ne coule pas au robinet à certains moments et à certains endroits. C’est dire si l’irrigation peut attendre. Et avec cinq installations de jeunes agriculteurs en 2016, le renouvellement des générations laisse sérieusement à désirer. Et pour finir, il y a ce déficit de main d’œuvre, comblé par des ouvriers agricoles haïtiens, en dépit d’un taux de chômage de 24 % et d’un taux de RSA de 12 %.

Raphaël Lecocq

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