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jeudi 29 juillet 2010

L'information agricole

 

François Guillaume : «Vaincre la faim. Pour en finir avec l'inacceptable...»

«Au tout-libéral, j'oppose la régulation des marchés»


(12/10/09)
« Aujourd'hui, le risque est grand que soit occultée la crise alimentaire car, contrairement à la crise financière, elle ne concerne que les pauvres »

Dans son livre, «Vaincre la faim. Pour en finir avec l'inacceptable...», François Guillaume*, ancien ministre de l'Agriculture, dénonce le scandale de la faim dans le monde et propose un plan capable de réduire la fracture Nord-Sud. Au tout-libéral, dont les crises financières et alimentaires ont montré les limites, il oppose la régulation et l'organisation des marchés.


Dans votre livre, vous dénoncez le scandale de la faim et du sous développement. Se donne-t-on les moyens de lutter contre ces fléaux ?

François Guillaume : Deux mondes s'opposent sur notre planète. D'un côté celui des pays industrialisés où l'on observe un gaspillage éhonté. De l'autre, le monde de la faim. Ce clivage n'est pas nouveau mais il ne cesse de s'aggraver. Certes, en 2001, au Sommet du millénaire il a été décidé de réduire de 50% avant 2015 le nombre des malnourris qui s‘élevait déjà à 850 millions de personnes. Depuis, avec la flambée du prix des matières premières en 2008, la FAO en comptabilise plus d'1 milliard. Un enfant meurt de malnutrition toutes les 4 secondes !

Cette insoutenable réalité soulève compassion et indignation de part et d'autres, sans pour autant que la communauté internationale se donne les moyens de combattre ce fléau. Côté pays riches, on regorge de tout, les poubelles débordent et l'on assiste à des excédents invendables car on ne s'adresse qu'à la demande solvable. Uniquement préoccupés par le bon équilibre de l'offre et de la demande, les décideurs européens ne se sont pas contentés de contingenter leur production, ils ont mené des politiques malthusiennes scandaleuses. Je cite par exemple dans mon livre l'opération de l'an 2000 où 55.000 tonnes de viande bovine ont été incinérées dans le seul but de dégager les marchés et de faire remonter les cours. Pire encore, ce programme que les technocrates européens ont osé baptiser «Hérode», en 1996, et qui a consisté à euthanasier 600.000 veaux à la naissance pour éviter qu'à l'âge adulte ils n'augmentent les stocks de viande.

Pour vaincre la faim et satisfaire la demande, il faudrait doubler la production agricole mondiale. C'est possible à condition de mobiliser toutes les agricultures du monde, en protégeant évidemment les plus vulnérables, et d'utiliser toutes les techniques possibles, y compris les OGM. Il faut aussi protéger les terres arables de la furie des aménageurs fonciers. Certains considèrent la terre agricole comme une vaste étendue disponible dans laquelle ils peuvent mordre à l'envi. La France perd chaque année 70.000 ha. En Chine, ce serait 300.000, voir 1 million d'hectares de terres cultivées qui seraient annuellement artificialisées.

Produire plus, il le faut, mais sans surcharger un marché fragile et qui peut se détériorer très facilement : là est toute la difficulté. C'est pourquoi il faut aussi organiser les marchés de telle sorte qu'un petit excédent de production n'entraîne pas une chute considérable des cours, comme c‘est le cas actuellement dans le Tiers-monde. C'est un problème d'organisation et de régulation de la production et des marchés.

Pourquoi, selon vous, toutes les politiques mises en place jusqu'à maintenant n'ont-elles pas fonctionné ?

Parce que l'on a toujours considéré le libéralisme comme le meilleur système pour développer la production, les échanges et déterminer le juste prix. Ce credo libéral a freiné toute velléité d'organisation des marchés. Je ne suis pas contre l'économie libérale mais contre ses excès. J'estime qu'aucun pays ne peut laisser son alimentation tributaire de la libre confrontation de l'offre et de la demande.

Il y eut bien quelques tentatives intéressantes pour tempérer les effets destructeurs d'un commerce mondial sans garde fou pour les pays pauvres : des aides alimentaires, des programmes de désendettement... Mais à chaque fois, on s'est attaqué aux conséquences plutôt qu‘à la cause du mal. Seule l'Union européenne tente de protéger l'économie agricole des pays africains. A cette fin, les accords de Lomé prévoyaient que leurs denrées agricoles arrivent librement en Europe sans droit de douane ni contingentement. A l'inverse, ces pays pouvaient taxer les produits en provenance de l'Europe. Un protocole sucre permettait par exemple aux ACP( Afrique Caraïbes Pacifique) de nous vendre 1,3 million de tonnes de sucre au prix communautaire. Mais ces politiques n'étaient pas du goût des Américains et elles ont été sacrifiées sur l'autel de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Elles n'étaient pas «OMC-compatibles» !

Ne soyons pas dupes, l'OMC a pour unique objectif de supprimer toutes les barrières qui entravent le commerce international pour faire de notre planète un vaste discount où chacun s'approvisionnerait au meilleur prix proposé. On fait croire aux pays en voie de développement que ces accords internationaux peuvent être bénéfiques pour eux. C'est une hypocrisie. Ils sont insuffisamment armés pour supporter la concurrence des pays industrialisés et trop désargentés pour soutenir leurs paysans comme le font l'Europe ou les États-unis. Faute d'être protégée par des droits de douane compensant son infériorité technologique et commerciale, la petite industrie africaine sera balayée et même évincée de son propre marché

Au tout libéral, j'oppose donc la régulation des marchés et la mise en place de protections, pour un temps donné, au profit des pays qui ne peuvent supporter la concurrence des pays industrialisés.

Vous proposez un plan capable de réduire cette fracture Nord-Sud. En quoi consiste votre «plan Guillaume» ?

Ce plan comporte 4 volets, qui sont, et j'insiste, indissociables et complémentaires : D'abord, il faut mettre en place « l' Opep des produits agricoles », en commençant par les produits tropicaux. C'est à dire permettre aux producteurs de réguler l'offre, et de l'ajuster constamment à la demande, à la manière de ce qui est fait par les producteurs de pétrole. Cette mesure a déjà été tentée par les producteurs de cacao puis mise en place avec succès durant quelques années par les producteurs de café d‘Afrique et d‘Amérique latine, sous l'impulsion de la Côte d'Ivoire. A l'époque, c'est sous la pression des Etats anglo-saxons, que ces projets ont été abandonnés. Cette OPEP des produits agricoles ne fonctionnera donc que s'il existe un soutien et une volonté politique de la communauté internationale. Aujourd'hui, avec l'arrivée de Barak Obama à la présidence des États-Unis, les conditions de sa mise en place sont peut-être plus favorables.

Il faut ensuite créer des Marchés communs, fondés sur des entités géopolitiques, comme il en existe en Afrique ou en Amérique du Sud, pour protéger les paysans des pays en voie de développement des concurrents extérieurs, à l'image de ce qui s'est fait en Europe à partir des années soixante. Ces marchés disposeraient d'un cordon douanier protecteur aux frontières c'est-à-dire doté d'un système de prélèvement variable qui s'ajusterait pour compenser l'écart entre le prix intérieur et le prix extérieur. Si, par exemple, le bon prix pour le paysan autochtone est de 100 et que des exportateurs américains ou européens proposent un blé à 80, la taxe sera de 20, son produit servant à financer le développement de l'agriculture locale.

Mais il faut aussi que les pays du Tiers monde puissent bénéficier, au départ, du soutien des pays industrialisés par le biais d'une aide massive au développement du type Plan Marshall. Aide qui serait contractuelle pour éviter toute dérive. La bonne application des contrats devra être contrôlée par un organisme international comme la FAO. Le dernier maillon de ce plan repose sur la création de grandes zones monétaires. Chaque entité géographique doit pouvoir bénéficier d'une devise stable et convertible, à l'image du franc CFA en Afrique subsaharienne qui, dans un premier temps, devrait être étendu aux nations voisines.

On l'a compris, il faut une volonté politique, une rupture, pour que ce plan puisse s'appliquer. Cette rupture doit être portée par le G8. La France, pays des Droits de l'Homme, doit prendre la tête de cette croisade en faveur des pays sous développés. Elle est, à mon sens, la nation la plus à même de délivrer un message universel en ce sens sans être soupçonnée de volonté hégémonique.

Il est urgent d‘agir. La sécurité et la paix sont menacées. Notre planète est une poudrière dont le Tiers monde est le détonateur...
« Vaincre la faim. Pour en finir avec l'inacceptable », Editions Eyrolles. Disponible en libraire, sur www.edition-eyrolles.com, ou par téléphone au 01 44 41 41 86.

* Ancien président de la Fnsea (1979 à 1986), François Guillaume a été ministre de l'Agriculture (1986 à 1988), député européen et député de Meurthe et Moselle.

Propos recueillis par Sophie Caron

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