La filière porcine canadienne menacée par le manque de main d’œuvre

Raphaël LECOCQ

La filière porcine canadienne menacée par le manque de main d’œuvre

La crise des années passées a renforcé le système intégrateur. Le manque de main d’œuvre pourrait pénaliser la filière à moyen terme, dans les élevages et dans les abattoirs. Le Canada exporte du porc dans 140 pays. Et bientôt 168 grâce au CETA.

Jacques Pomerleau, président de Canada Pork International, l’agence de promotion du porc canadien à l’export

« La filière porcine canadienne pourrait pâtir à moyen terme du manque de main d’œuvre », déclare Jacques Pomerleau, président de Canada Pork International, l’agence de promotion du porc canadien à l’export.  « Cette problématique est commune à l’ensemble des filières animales car elle touche notamment les abattoirs, où les conditions de travail sont rudes et dissuasives. Mais le porc est peut-être plus affecté que les autres car son système intégrateur, très développé, sollicite beaucoup de main d’œuvre ». Les Philippins ou encore les Colombiens compensent en partie le défaut de main d’œuvre locale. Mais le gouvernement fédéral n’a pas toujours été l’allié de la filière porcine, en exigeant par exemple un diplôme universitaire aux candidats à l’émigration ou encore en mettant fin, en 2014, à un programme de travail temporaire, qui permettait aux ressortissants étrangers d’acquérir la nationalité canadienne au bout de quatre ans. Heureusement, le nouveau gouvernement de Justin Trudeau, Premier ministre depuis novembre 2015, est revenu à de meilleures intentions.

Concurrence des schistes bitumineux

La production de porc est développée au Québec, en Ontario, au Manitoba, dans la Saskatchewan et dans l’Alberta. Dans cette Province, l’exploitation des schistes bitumeux détourne la main d’œuvre des élevages et des abattoirs, en offrant des salaires compris entre 75  $ CAN/h et 100 $ CAN/h, contre 17 $ CAN/h dans l’élevage, voire 12 $ CAN/h dans la Province voisine du Manitoba dépourvue de schistes). Le porc ne peut évidemment pas suivre, d’autant que les coûts de production, de l’ordre de 1,25 $ CAN/kg à 1,30 $ CAN/kg (environ 0,90 €/kg) sont déjà 30 % plus élevés que chez le géant et concurrent voisin que sont les Etats-Unis, favorisé par des élevages de plus grande taille et qui s’arroge la place de 1er exportateur mondial devant l’Europe et… le Canada. Dans le secteur du porc, les deux géants nord-américains ne se font pas de cadeau. Le Canada a remporté récemment devant l’OMC un procès intenté contre les Etats-Unis, qui a réduit ses importations et affaibli la filière canadienne, arguant d’une réglementation canadienne sur l’étiquetage de l’origine des viandes. Les contrôles sanitaires à la frontière sont extrêmement pointilleux. En porc, la politique commerciale du Canada consiste à différencier ses marchés exports en fonction de la capacité de ses clients à payer tels ou tels morceaux plus cher. C’est ce qui explique, à contrario, que le Canada importe 200 000 t de porc par an pour 1,2 Mds $ CAN, quand il exporte 1,2 M t pour 4 Mds $ CAN. Après les Etats-Unis, les marchés exports du Canada sont concentrés sur la Chine, le Japon (en frais), l’Australie, les Philippines…

Jacques Pomerleau, président de Canada Pork International, l’agence de promotion du porc canadien à l’export

Traçabilité, salubrité et bien-être animal

Environ 7000 élevages, sur un total de 205 000 exploitations, produisent 27 M de porcs par an. La crise qui affecte la filière de manière la chronique depuis un certain temps, entame le potentiel de production, qui a atteint jusqu’à 32 M de porcs par an. Le système intégré concerne plus de 50 % de la production au Québec et au Manitoba. Le Canada valorise son porc à 50/50 en frais et en transformé (25/75 dans l’UE). La filière aval est à 100 % aux mains d’opérateurs canadiens, contrairement à la filière bovine captée à 80 % par deux opérateurs américain et canadien. Entre autres écueils, la filière est confrontée à la problématique du renouvellement des générations. Les banques sont réticentes à financer les investissements. Les politiques environnementales cherchent aussi des « chicanes » à la filière. Au Manitoba par exemple, un moratoire a porté un coup à la production sur le bassin versant du lac Winnipeg (2,4 M ha). En matière de bien-être animal, la filière montre patte blanche pour assurer ses débouchés à l’exportation, via le label « Excellence porc Canada » et ses trois piliers que sont la traçabilité, la salubrité et le bien-être animal.

Bataille de normes sanitaires UE-Canada

Si les éleveurs bovins recourent aux hormones, les éleveurs porcins peuvent compter sur la ractopamine, une substance utilisée pour obtenir une viande plus maigre et plus protéinée. La ractopamine est prohibée dans l’UE, à la production comme à l’importation, ainsi que dans bon nombre d’autres pays. Dans le cadre du CETA, le Canada va bénéficier d’un contingent de 75 000 tonnes équivalent carcasse, sans ractopamine évidemment, ce qui va lui ouvrir les portes du marché européen. Une première depuis 1973, date à laquelle le Royaume-Uni a intégré l’ex-CEE, signant du même coup le glas du marché britannique pour les éleveurs canadiens. En Juin 2016, autorités canadiennes et européennes devaient encore trouver des points de convergence sur les normes sanitaires et autres techniques de lavage en vigueur sur les deux rives de l’Atlantique. Les européens goûtent peu l’acide acétique canadien. Mais les canadiens trouvent les européens bien « cool » sur la bactérie Escherichia Coli. Les canadiens se veulent optimistes et vantent leur logique sanitaire reposant sur des obligations de résultats et non sur des obligations de moyens comme en Europe.  « Nos pratiques sanitaires satisfont les 140 pays vers lesquels nous exportons notre viande de porc », rapporte Jacques Pomerleau. « Je pense que nous avons une certaine légitimité pour ajouter 28 pays à la liste ». L’histoire ne dit pas quel impact aura le Brexit sur la filière porcine canadienne…

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