Alimentation : Comment se passer du tourteau de soja

Emeline Bignon

Réduire, voire supprimer le tourteau de soja dans son élevage, c'est possible. Le tourteau de colza n'est pas la seule alternative. La luzerne, le méteil, les drêches… sont aussi des leviers efficaces.

Le déficit en tourteau de soja estimé par FranceAgriMer dans l'Hexagone pour l'année 2008 est de 4,4 millions de tonnes. Globalement, la France ne produit que 47 % de ses protéines. En élevages laitiers, l'autonomie protéique globale (fourrages et concentrés) est estimée à 71 %. Le tourteau importé par la France est principalement d'origine brésilienne, le reste provenant d'Argentine et de la trituration dans les autres pays européens. D'après des estimations du Céréopa(1) pour la campagne 2008-2009, les bovins laitiers arriveraient en seconde position dans la consommation globale de tourteau de soja incorporé dans les aliments composés (13 %), loin derrière les volailles (71 %), mais avant les porcins (10 %).
Ce recours massif au soja d'importation n'est pas sans poser question. Ce système induit une forte dépendance des pays importateurs face aux fluctuations de prix de cette matière première. Or, à l'heure actuelle, la première motivation des éleveurs n'est-elle pas de réaliser des économies ?

Le poste alimentation n'y échappe pas. D'ailleurs, depuis la flambée du prix du soja, beaucoup de producteurs ont d'ores et déjà fait le pas et arbitrent le choix du correcteur azoté en fonction des cours. Le soja se révèle également la première porte d'entrée des OGM en Europe, auxquels les consommateurs ne se disent pas franchement favorables à l'heure actuelle. Sans oublier les impacts environnementaux, souvent irréversibles, qu'engendre la culture du soja en Amérique du Sud : une déforestation massive et une destructuration sociale dévastatrice…
De nombreuses alternatives au soja sont pourtant envisageables. C'est d'ailleurs sans doute chez les bovins qu'il existe le plus de possibilités de substitution. À commencer par la valorisation des fourrages, et en particulier de l'herbe. « L'augmentation de la part d'herbe, pâturée ou non, reste l'un des leviers majeurs dans la recherche d'autonomie protéique en élevages laitiers », martèlent les techniciens. La réduction de la part d'ensilage de maïs dans le régime au profit de fourrages dotés d'un meilleur rapport UFL/PDI, tels que l'ensilage de méteil ou la luzerne, apparaît aussi comme une voie intéressante pour rééquilibrer la ration de base.

 

Nouvelles aides aux protéines végétales

« La culture de protéagineux comme la féverole, le lupin ou le pois protéagineux n'est pas à écarter non plus, mais leurs valeurs azotées sont faibles. Selon le niveau de production, cette solution ne peut pas permettre de s'affranchir en totalité d'un autre correcteur azoté, estime Pierrick Kernen, conseiller pour Bovicap Conseil dans le Maine-et-Loire. Ces cultures ont déjà connu un engouement auprès des éleveurs il y a cinq ou six ans, sans toujours donner les résultats escomptés en rendement. » Toutefois, les protéagineux présentent des intérêts agronomiques et environnementaux dans les rotations céréalières, et bénéficient de nouvelles aides suite au bilan de santé de la PAC(2).
Ce qui change réellement la donne, c'est l'arrivée des coproduits de biocarburants, tourteau de colza en tête. Ces matières premières, désormais disponibles en quantité non négligeable (2,7 millions de tonnes de tourteau de colza et 630 000 tonnes de drêches de céréales) sont intégrées en partie dans les formules des aliments du bétail, et le reste vendu en l'état auprès des éleveurs. Un élan important des fabricants vers le tourteau de colza est perceptible. Les freins liés à sa perception et aux a priori qu'il a longtemps suscités, comme le manque d'appétence, se lèvent progressivement.

Des vaches à 12 000 kg de lait sans soja

« Entre les campagnes 2005-2006 et 2008-2009, le tonnage de tourteaux de colza intégrant les aliments vaches laitières a progressé de près de 80 %. Son taux d'incorporation, toutes formules confondues, est alors passé de 14 à 22 %, précise Patricia Le Cadre, du Céréopa. Cela dit, contrairement aux idées reçues, cette progression ne s'est pas forcément faite au détriment du soja, dont la part a également augmenté dans les formules des laitières (passant de 11,4 à 12,7 %). C'est en fait essentiellement dans les volumes vendus en l'état aux éleveurs que la substitution colza/soja apparaît vraiment effective. »
Le tourteau de colza a fait ses preuves en termes de performances techniques. Les résultats obtenus sur différentes fermes expérimentales l'attestent. Aux Trinottières (3), les laitières produisent 9700 kg de lait standard, sans recevoir un gramme de tourteau de soja depuis de nombreuses années. Leur complémentation azotée repose exclusivement sur le tourteau de colza (tanné ou pas), avec une ration de base composée d'ensilage de maïs, d'ensilage de sorgho et d'ensilage de méteil. Autre exemple, à la station de Sourches (Glon Sanders), où les laitières hautes productrices à 12 000 kg de lait en moyenne se passent très bien du soja quand son prix devient trop élevé. Elles reçoivent alors en complément du maïs ensilage un correcteur qui tourne entre 26 et 30 % de protéines, à base de tourteau de colza et de drêches de blé, enrichi en matières grasses.

 

Ratio de prix colza/soja inférieur à 80 %

En production laitière, différentes études montrent que le tourteau de colza est intéressant économiquement quand son prix est inférieur à 80 % de celui du tourteau de soja 48. « Le calcul de ce ratio ne se base pas uniquement sur la simple équivalence des critères nutritionnels, mais il prend aussi en compte les bénéfices zootechniques liés à l'utilisation du tourteau de colza », rapporte Philippe Brunschwig de l'Institut de l'élevage. « Sur la dernière campagne écoulée, le ratio de prix colza/soja a plutôt oscillé entre 40 et 60 %, souligne Patricia Le Cadre. Car en formules bovins, les fabricants n'ont plus beaucoup de latitude pour accroître encore les volumes de colza incorporés. » Le Céréopa observe aussi une régionalisation du marché du colza, avec un ratio colza/soja souvent plus élevé à l'Ouest qu'à l'Est où l'offre est plus abondante et les produits concurrents plus nombreux.

Côté drêches de blé, le marché n'est plus anecdotique en volumes. Pour les fabricants, elles restent considérées comme un produit nouveau, pour lequel il est important de connaître la provenance, du fait d'une grande variabilité selon les sites de production. Les aliments bovins laitiers représenteraient près de la moitié des débouchés des drêches utilisées par les fabricants d'aliments en 2008-2009. Cet aliment équilibré s'utilise le plus souvent par les éleveurs comme un correcteur azoté et son prix suit l'évolution du marché de la protéine. « Le recours aux drêches se révèle le plus souvent intéressant au niveau économique et ne pose pas de souci particulier sur le plan technique », estime Benoît Rouillé, responsable des coproduits à l'Institut de l'élevage.

(L. Vimond)

(L. Vimond)

 

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Lait Elevage de janvier 2010. RLE n°232 p. 30 à 47.


(1) Centre d'étude et de recherche sur l'économie et l'organisation des productions animales.
(2) Au mieux : 150 €/ha en 2010, 125 €/ha en 2011, 100 €/ha en 2012.
(3) chambre d'agriculture du Maine-et-Loire

Source Réussir Lait Elevage Janvier 2010

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