En Argentine, un élevage de 1200 vaches en pleine crise

Marc-Henry André

En Argentine, un élevage de 1200 vaches en pleine crise
La ferme comporte deux ateliers laitiers, l'un de 700 vaches holstein et l'autre de 1242 croisées jersey, et 1850 hectares. - © M.-H. André

Le prix du lait argentin a baissé d'un tiers en un an. La dévaluation du peso et la hausse soudaine du cours du maïs ont frappé de plein fouet fin 2015 les 10 200 exploitations laitières du pays.

Chiffres clés

Le lait sur la ferme d'Arenza de la société Sastre Inchauspe:

1242 laitières (moyenne argentine secteur privé: plus de 200 vaches)

9,7 millions de litres/an

21,5 l/j produits par laitière (moyenne argentine: près de 20l/j)

0,24 €/l payé par l'industrie (0,17 €/l depuis décembre)

37 % part du coût des suppléments alimentaires (concentrés) sur le coût total d'un litre de lait

Moyenne 2015

En cette journée étouffante, l'humeur du gérant de la ferme des 1200 vaches de la société Sastre Inchauspe, située près du village d'Arenaza, à 410 km à l'ouest de Buenos Aires, est paradoxale. Le prix payé par les deux laiteries qu'elle fournit est tombée à 0,17 €/l alors que celui des concentrés a bondi de 140 à 200 €/t courant décembre. Une conséquence  de l'élimination de la taxe de 20% à l'exportation de maïs grain et de la dévaluation de 40% du peso dictées, dès son arrivée au pouvoir le 11 décembre dernier, par le président libéral Mauricio Macri. La baisse du tiers de la valeur du lait en un an, s'explique, elle, par une collecte excédentaire et des cours internationaux de la poudre en berne. « À ce prix-là, aucun élevage dans le monde n'est rentable », assure Pablo de Gaetani, le jeune vétérinaire qui supervise le travail des trente employés de la ferme.

" Notre groupe de producteurs pèse peu sur la négociation avec les laiteries "

Pourtant, il a le sourire aux lèvres et se montre optimiste justement à cause de cette ouverture au marché international voulue par le nouveau gouvernement, favorable à terme aux exportations de poudre. Ceci après un cycle politique de douze ans marqué à l'inverse par des restrictions aux exportations de poudre et la priorité à la défense du pouvoir d'achat du consommateur argentin avec par exemple le gel des prix de produits laitiers imposé par l'État à la grande distribution. Ces deux mesures sont toujours en vigueur à cause du risque latent d'hyperinflation, mais elles sont appelées à disparaître avant fin 2016. Pour les optimistes, le prix du lait devrait remonter dans le courant de l'année dans la mesure où l'industrie transférera l'amélioration de ses résultats aux éleveurs, grâce à l'élimination récente de la taxe sur les exportations de poudres.

En Argentine, un élevage de 1200 vaches en pleine crise

Mais, commentant l'actualité, Pablo critique le cartel de l'industrie laitière argentine formé par la coopérative Sancor et la société La Serenísima, qu'il accuse d'entente sur les prix et de ne pratiquement pas rémunérer la qualité du lait. « Malgré notre appartenance à un groupe de producteurs pour vendre notre lait, lequel livre quand même 500 000 l/j, nous pesons peu sur la négociation avec les laiteries », peste-t-il.

« À mon arrivée, en 2009, cet élevage comptait 700 vaches holstein et maintenant 1242 holstein croisées jersey. Il pourrait en accueillir 2000 », assure-t-il. Pour lui, l'activité repose avant tout sur la gestion du personnel. C'est le point fort de cette société détenue par deux soeurs âgées propriétaires de 15 300 hectares répartis sur neuf domaines. Le fils de l'une d'elles, Santiago del Solar, en est l'administrateur, un francophone cultivé et fin meneur d'hommes. Il a fait confiance à Pablo et à son assistant, Andrés Ayala, quand ils avaient à peine 30 ans et travaillaient en binôme comme gérants d'élevage au sein de la multinationale Adecoagro qui contrôle un patrimoine foncier vingt fois plus important….

Tout repose sur la gestion du personnel

L'ambiance est familiale à la ferme d'Arenaza où les employés sont logés, nourris et payés entre 600 et 2000 €/mois. Rien alentour ne casse l'horizon rectiligne et il fait bon toute l'année. L'organisation du travail y est hiérarchisée. « Les prises de décisions sont lentes », avoue Pablo. Des tâches et des objectifs sont prévus pour chacun au début de chaque mois. Et tous ont la possibilité de faire carrière, chose rare dans cette campagne argentine encore conservatrice. « Nous avons progressivement abandonné le système traditionnel de la rémunération du responsable de la traite au prorata du produit de la vente du lait [de 8 à 12%, NDLR], car ce système fait que l'intéressé paye au rabais sa propre main-d'oeuvre, explique-t-il. Maintenant, les responsables de nos deux salles de traite de la ferme [1x16 et 1x36 postes] sont salariés. Leur premier assistant brigue leur poste, tout comme ceux des responsables de la maternité, des génisses et des vêlages, qui sont formés pour remplacer les responsables de la traite au pied levé au cas où."

Il se déplace en moyenne une fois par semaine à Daireaux, 240 km plus au sud, où l'entreprise possède un autre élevage de 500 laitières, et se rend régulièrement à Buenos Aires, où son patron est aux commandes de la comptabilité et du business. À 410 km de là, le bras droit de Pablo, Andrés Ayala, parcourt chaque matin toutes les sections de la ferme pour coordonner le travail de leur responsable respectif. Tous deux surveillent ainsi tous les paramètres de la production. Le binôme va plus loin en organisant des inspections mensuelles de chacune des sections de la ferme afin de critiquer de façon constructive le travail des collègues, une méthode propre aux Consortiums régionaux d'expérimentation agricole (CREA) qui rassemble chacun une douzaine de producteurs.

En Argentine, un élevage de 1200 vaches en pleine crise

Une surveillance étroite des indicateurs techniques économiques

« Les pluies sont irrégulières d'une année à l'autre, de 600 à 1500 mm/an. Et nos sols sont vite saturés d'eau. On est souvent dans la boue. On a donc adopté un système défensif au niveau des fourrages et de l'utilisation de l'eau, à la manière néo-zélandaise, mais agressif quant à la conduite du troupeau, un peu à l'européenne », compare Pablo. D'où le choix de semer du maïs fourrage mais aussi du blé et de l'avoine, d'implanter de la luzerne et des prairies autochtones plus résistantes en cas de météo défavorable. D'où le choix, également, du croisement holstein-jersey pour sa vigueur hybride par le biais de semences sexées. Enfin, pas de vêlages en été, de décembre à février, un système « mi-saisonnier » adopté ces dernières années par  70% des exploitations laitières de l'ouest de la province de Buenos Aires.

Pablo de Gaetani a un deuxième « bras droit » ; il élabore tous les indicateurs physiques et économiques de l'exploitation qui compte 1850 hectares et 2997 bovins au total. La rentabilité annuelle est rapportée à l'hectare et évaluée en USdollars. Les propriétaires du domaine comparent cet indice aux gains qu'ils pourraient obtenir de sa location éventuelle à une entreprise spécialisée dans le soja, qui paye un bail annuel de valeur équivalente à 12-15 quintaux à l'hectare. Lors de l'exercice 2014-2015 clôturé en juillet, la marge brute dégagée par les deux ateliers lait sur environ 1200 hectares dédiés à l'élevage — le reste étant voué aux cultures de vente — a été de 548 $/ha (493 €), soit l'équivalent de 25 quintaux à l'hectare de soja. La conjoncture actuelle, aux allures de tempête, augure une rentabilité nettement inférieure pour la saison 2015-2016.

Source Réussir Lait

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