Aliments du bétail : Les bioarburants, un danger pour l'élevage ?

Bernard Griffoul

L'Institut de l'élevage estime que l'essor des biocarburants, malgré l'apport supplémentaire de coproduits, mène à une indexation des prix des aliments du bétail sur celui du pétrole.

Il y a peu de temps encore, on parait les biocarburants de toutes les vertus : moindre dépendance au pétrole, lutte contre le réchauffement climatique, revalorisation des productions agricoles. Aujourd'hui, les critiques fusent de toutes parts pour remettre en question leur bilan environnemental ou dénoncer la pression qu'ils exercent sur les prix des matières premières agricoles. La très sérieuse OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) a publié à l'automne dernier un rapport explosif sous le titre : « Biocarburants : les remèdes sont-ils pires que la maladie ? », invitant les gouvernements à remettre en cause les soutiens financiers à la première génération de biocarburants. Le tout aussi sérieux Institut de l'élevage, par le biais de son département économie (GEB), vient de jeter une nouvelle poignée de sable dans la machine qui paraissait pourtant si bien huilée. Il s'interroge sur l'impact que le développement des biocarburants pourrait avoir sur les « régions et les systèmes d'élevage français ».

La conclusion est sévère : « Alors que les agrocarburants (NDLR : L'Institut réfute même le bien-fondé du terme biocarburant) devaient rendre moins dépendants du pétrole, c'est l'inverse qui se produit : c'est le cours du pétrole qui influence fortement le prix des principales matières premières agricoles sur le marché mondial, et par conséquent celui de l'alimentation humaine et celui du coût de production des viandes et du lait ! »

L'usine de biéthanol de Lillebobnne en Seine-Maritime fonctionne depuis juin dernier.  (Terreos)

L'usine de biéthanol de Lillebobnne en Seine-Maritime fonctionne depuis juin dernier. (Terreos)

 

Flambée des cours

Il pointe également du doigt « la concurrence pour l'utilisation du sol » qui serait défavorable à l'élevage. Sans négliger pour autant la plus grande disponibilité en coproduits qui permettra de diversifier les sources d'approvisionnement de l'industrie des aliments du bétail. Bref, « si les impacts sur l'élevage ne sont pas évidents à appréhender et s'ils ne sont ni massifs ni univoques pour les ruminants, ils ne semblent pas globalement favorables », résument les économistes du GEB.
Une position qui mérite éclaircissement. « Vu les surfaces qui pourraient être dédiées en France et dans le monde aux productions d'agrocarburants, des tensions sur le marché mondial des matières premières utilisées dans les aliments du bétail ne manqueront pas d'intervenir », prévoient les experts de l'institut de l'élevage. Ils en veulent pour preuve la flambée des cours de 2007 dont personne n'avait prévu l'ampleur, bien que d'autres facteurs soient également en cause comme les sécheresses dans plusieurs pays et l'augmentation de la demande alimentaire.

Les États-Unis ont fait le choix de développer la production d'éthanol à partir du maïs. Conséquence : une hausse des prix sur les marchés américain et mondial qui a entraîné dans son sillage celle du blé et du soja. Un effet domino immédiat qui montre l'interdépendance entre les cours des principales matières premières agricoles. Or, selon un rapport de l'OCDE et de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture), la production d'éthanol aux USA devrait doubler d'ici à 2016 et absorberait alors là-bas le tiers des surfaces cultivées en maïs. De fait, les matières premières agricoles à usage énergétique ou alimentaire se trouvent désormais indexées sur le prix du pétrole.

Jusqu'à présent, seule une part limitée (8 à 14 %) des charges des systèmes d'élevage était liée au coût de l'énergie (carburant, engrais, produits phytosanitaires). Le GEB estime qu'il faut désormais y ajouter les aliments de type céréales, soja et maïs, ce qui aura pour effet de doubler, voire plus, les coûts de production (soit entre un tiers et la moitié) des produits issus des ruminants (viande, lait) qui seront influencés par le prix du pétrole. La hausse du prix de l'énergie pèsera donc beaucoup plus sur le revenu des éleveurs. Et ce n'est pas la disponibilité plus importante en coproduits issus des biocarburants qui devrait changer fondamentalement la donne : « Ces nouveaux produits ne permettront pas de réduire les coûts de production, au mieux permettront-ils de contenir un peu les hausses engendrées par la demande à fin énergétique. »

Autre « point sensible » soulevé par l'Institut de l'élevage : la concurrence pour l'utilisation des surfaces agricoles, qui jouerait en défaveur de l'élevage. La France prévoit d'incorporer 7 % de biocarburants en 2010 dans les carburants d'origine fossile destinés aux transports routiers. Le comité « biocarburants et biomasse » de l'ONIGC (Office national interprofessionnel des grandes cultures) a publié récemment une étude montrant qu'il ne faudrait que 310 000 hectares de plus, soit 1 % de la SAU, pour satisfaire à cet objectif en jouant sur un transfert de surfaces entre certaines utilisations actuelles et l'usage à des fins énergétiques. L'Institut de l'élevage juge que « cette présentation est pour le moins discutable » et de nature à « conforter la fixation d'objectifs encore plus ambitieux ».

Le boom de l'éthanol aux Etats-Unis (ici une usine dans l'Iowa) a entraîné une tension sur le marché des matières premières agricoles. (Passion Céréales))

Le boom de l'éthanol aux Etats-Unis (ici une usine dans l'Iowa) a entraîné une tension sur le marché des matières premières agricoles. (Passion Céréales))

 

« Concurrence renforcée » entre productions

L'augmentation des rendements ou l'importation probable d'une partie des huiles — car les objectifs à moyen terme risque d'être difficiles à atteindre vu le cours actuel des céréales alimentaires — pourrait modérer les besoins en surfaces nouvelles. Les économistes du GEB considèrent malgré tout que la tendance haussière du foncier, entretenue par la pression urbaine, « ne pourra qu'être renforcée par le développement des surfaces consacrées aux agrocarburants ». Une concurrence entre productions qui pourrait être particulièrement vive dans les zones de polyculture-élevage. Et le GEB d'attirer l'attention sur le « risque » que représente la réduction des surfaces fourragères pour les filières d'élevage « doublé de risques écologiques », alors que « l'Europe s'enfonce dans un déficit croissant pour ses productions de viande issues de ruminants et des systèmes de production valorisateurs d'herbe et de fourrages grossiers ».

Biocarburants de deuxième génération : pire encore ?

Le GEB s'inquiète tout autant de l'arrivée des biocarburants de deuxième génération attendus d'ici dix à quinze ans – ceux qui utiliseront la plante entière. Ils pourraient « représenter pour l'élevage une menace encore plus directe en termes de surfaces ». Les plantes (miscanthus, arbustes, fétuque, luzerne…) envisagées pour servir de matière première sont en effet moins exigeantes du point de vue agronomique que les cultures biocarburants actuelles. « La concurrence avec les surfaces d'herbe sera alors directe. »

Chiffres clés

En 2006, il a été produit dans le monde 5 millions de tonnes de biodiesel, principalement en Europe (75 %), et 32 millions de tonnes d'éthanol (70 % par les États-Unis avec le maïs, et le Brésil avec la canne à sucre).
La France prévoit d'incorporer 7 % de biocarburants en 2010 et 10 % en 2015, anticipant la directive européenne qui fixe ce dernier seuil pour 2020.

En savoir plus

Dossier économie de l'élevage, n° 373, de l'Institut de l'élevage : « Les agrocarburants et l'élevage : Atout ou menace pour les ruminants ? ». En consultation sur son site Internet :
http://www.inst-elevage.asso.fr/html1/

Source Bernard Griffoul

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