Mode de production : Comment créer de la biodiversité au pâturage ?

Emilie Durand

Lors des journées 3 R, les stations Inra de Theix et de Marcenat ont présenté une étude expliquant le lien entre biodiversité et pâturage, résultat d'interactions entre espèces végétales et animales, bovins et pratiques d'élevage.

Il faut tout d'abord reconnaître le rôle prépondérant que jouent les éleveurs dans le maintien de la biodiversité. « En l'absence de pâturage ou de fauche, la plupart des prairies disparaitraient », expliquent les chercheurs de l'Inra, qui se sont lancés dans l'étude de l'évolution de la biodiversité dans les prairies. Les éleveurs, par la diversité des éléments du paysage qu'ils entretiennent (maintien des haies, mares, prairies permanentes…), jouent évidemment sur la diversité d'habitat des espèces végétales ou animales.
Si les éleveurs favorisent la biodiversité, la biodiversité favorise-t-elle les éleveurs ? La réponse est oui. Dans les systèmes pastoraux, par exemple, « les éleveurs s'appuient sur la diversité de la végétation disponible à différentes périodes de l'année, pour alimenter leurs troupeaux tout au long de l'année ». Dans les systèmes herbagers, « les prairies diversifiées présenteraient une plus grande stabilité de leur valeur nutritive sur l'ensemble de la saison de pâturage » en raison de la diversité de stades de développement des plantes composant la prairie. Et surtout, la diversité floristique entre les parcelles au sein d'une exploitation offre plus de souplesse, en particulier face aux aléas climatiques.

Vaches limousines au pâturage. Les animaux favorisent l'apparition d'une prairie structurellement variée. (S. Bourgeois)

Vaches limousines au pâturage. Les animaux favorisent l'apparition d'une prairie structurellement variée. (S. Bourgeois)

Un effet « vache »

Mais l'éleveur ne travaille pas seul. Ses vaches sélectionnent les espèces végétales en commençant par leurs espèces préférées. Elles exercent alors une telle pression de défoliation sur certaines plantes qu'elles peuvent provoquer leur disparition. « En revanche, elles limitent aussi le développement d'autres espèces très compétitives pour la lumière et les nutriments. » Elles permettent ainsi la coexistence d'un grand nombre d'espèces. Par leur piétinement, elles jouent sur la répartition du couvert végétal en créant des « ouvertures » qui peuvent être colonisées par d'autres espèces végétales, pas toujours bénéfiques d'ailleurs. Les zones défoliées et « labourées » autour des râteliers en sont un bon exemple. La connaissance qu'ont les vaches du pâturage joue un rôle indirect sur la biodiversité des prairies. En réutilisant régulièrement leurs sites alimentaires préférés, elles y maintiennent le couvert herbacé à des hauteurs rases, ce qui n'est pas sans conséquence sur les espèces végétales qui peuvent s'y développer. Plus la parcelle est grande, plus la durée de pâturage est longue, plus la disponibilité en herbe est importante, et plus l'éleveur pourra observer les conséquences des choix alimentaires de ses animaux.

Autre constat : les espèces végétales préférées par les vaches ne sont pas nécessairement les mêmes que celle des ovins ou des chevaux. Ceci s'explique par « une différence de besoins énergétiques, d'aptitude comportementale et de capacités digestives liés au format des animaux ». Par exemple, « les ovins qui ont des besoins énergétiques — ramenés à leur volume digestif — plus important que les bovins, sont plus enclins à trier les aliments de plus haute densité énergétique », tri favorisé par la forme de leur mâchoire. Comme les bovins digèrent mieux les fourrages très fibreux, ils s'orienteront plus rapidement que les ovins vers des zones d'herbes grossières lorsque les zones de repousse à bonne valeur nutritive deviendront plus rares.

Les principales espèces d'herbivores ont donc des choix alimentaires différents qui structurent différemment le couvert et jouent ainsi sur sa biodiversité. Pourquoi pas alors un effet race ? Une Aubrac favoriserait-elle plus la biodiversité qu'une Blanc Bleu ? Les chercheurs se sont penchés sur la question et ont lancé une expérience dans quatre pays d'Europe. En France, ils ont travaillé avec des génisses charolaises et salers. Conclusion : une fois écartées « les différences dans le processus de pâturage » qui résultent de différences dans « le format des animaux et les apprentissages alimentaires dans le jeune âge », les vaches préféraient toutes le même type de plantes et influençeraient donc de la même manière la biodiversité végétale et les populations d'insectes des prairies.

La biodiversité se raisonne aussi à l'échelle de l'exploitation, voire même de la région. (F. d'Alteroche)

La biodiversité se raisonne aussi à l'échelle de l'exploitation, voire même de la région. (F. d'Alteroche)

 

Un effet « prairie »

« Quel que soit le type de prairies, les bovins ont sélectionné des bouchées contenant des légumineuses et des plantes diverses et ont évité de pâturer l'herbe épiée, et cela d'autant plus qu'on avançait dans la saison de pâturage. » Cela signifie que, quelle que soit la prairie où se trouve la vache, celle-ci conserve ses mêmes choix entre grands groupes d'espèces. Par contre, les caractéristiques de la prairie vont avoir un impact sur la façon de pâturer des vaches et donc sur l'évolution du couvert végétal. Plus la prairie est fertile, avec une repousse rapide et dense, et plus les zones de bonne qualité nutritive sont consommées de manière régulière tout au long de la saison de pâturage. On parle de « pâturage en patch ». Un pâturage plus « homogène », lui, a plus de chance de se produire dans des prairies « de moyenne montagne, très diversifiées et de bonne valeur nutritive ». D'autres éléments de la parcelle peuvent jouer sur l'hétérogénéité des zones défoliées, comme la distance au point d'eau ou la pente.

En situation de très faible chargement, « il y a un risque de colonisation des zones abandonnées par des herbacées difficilement consommables telles que le nard dans les milieux pauvres, le chiendent ou le brachypode penné dans les milieux plus riches, puis par des massifs de prunelliers, de ronces ou de genêts qui posent problème dès lors qu'ils limitent la circulation des animaux ».
La biologie des espèces végétales présentes dans la parcelle joue aussi sur la biodiversité. Le surpâturage va favoriser les plantes prostrées ou en rosette et le sous-pâturage favorise les espèces de grande taille, compétitrices pour la lumière. Les chercheurs ont alors mis en place un système de classification des plantes en fonction de leur stratégie d'attaque ou de résistance : compétitivité, tolérance au stress et aptitude à coloniser rapidement un milieu. Quatre grands types de graminées ont été définis. Ainsi, une exploitation intensive associée à une fertilisation importante sélectionne les espèces de type A, ultra-compétitives, qui éliminent la plupart des autres espèces, et diminue la diversité de la flore et donc de la faune. Dans ce cas, la biodiversité est réduite à sa plus simple expression!

 

Un effet « éleveur »

À travers l'effet prairie se retrouve l'effet éleveur, via le mode d'exploitation. L'allégement du niveau de chargement a permis la coexistence d'un plus grand nombre d'espèces de papillons, de sauterelles, criquets, coléoptères… De même « différentes études illustrent la diminution de la diversité floristique avec l'augmentation de la fertilité et de l'intensité du prélèvement ». Les chercheurs ont également montré que les prairies pâturées étaient beaucoup plus riches en espèces que les prairies fauchées, du fait d'une plus grande hétérogénéité dans le couvert végétal : présence de différentes communautés végétales, de zones de refus, de zones rases surpâturées… La fauche uniformise tout cela.
Au-delà de ces généralités, les chercheurs ont souhaité tester deux modes de conduite de pâturage susceptibles d'avoir un impact non seulement sur la biodiversité mais aussi sur le coût de production des animaux.

Le premier reposait sur le fait que « l'absence d'animaux dans certaines parcelles pendant la période principale de floraison permettrait d'augmenter la biodiversité des prairies ». Cette mesure permet « aux espèces végétales d'accomplir leur cycle de reproduction et offre aux insectes des abris et un habitat de qualité ainsi qu'une nourriture abondante, notamment pour les papillons ». Les oiseaux insectivores en tirent également parti.
Bien que souvent recommandée dans les plans de gestions du territoire, une telle pratique n'avait jamais été effectivement testée. Les résultats indiquent que ce type de rotation « écologique » augmente bien la diversité des plantes à fleurs et des papillons, mais qu'elle fait perdre cent dix journées-UGB de pâturage en année sèche par rapport à un pâturage continu. Elle serait donc surtout à préconiser pour des pelouses peu productives et avec un chargement faible.

Le deuxième mode de pâturage consistait, à un faible niveau de chargement, à « allonger la saison de pâturage au-delà de la période de végétation active afin de valoriser les excédents de végétation non consommés et de réduire les coûts alimentaires d'entretien hivernal des animaux ». Et… ça marche ! « Même si à l'automne les animaux ont perdu du poids et commencé à mobiliser leurs réserves. Les besoins en énergie pour reconstituer ces réserves durant l'hiver restent quatre fois inférieurs à l'économie de fourrage conservé réalisée grâce à l'allongement de deux mois et demi de pâturage. » Reste à voir si cette économie est réalisable partout, pour tout type de production.

D'après Inra de Theix et Marcenat.

D'après Inra de Theix et Marcenat.

 

Refus de l'uniformisation

Au final, il est possible de prendre encore plus de distance et de choisir une échelle plus grande que celle de la parcelle : l'exploitation. La diversité d'utilisation des parcelles au sein des exploitations « offre en permanence à la faune une mosaïque de zones d'alimentation et de zones de refuge, certaines parcelles pouvant jouer un rôle de réservoir pour les espèces défavorisées par d'autres modes de conduite. À l'échelle de petites régions agricoles, il y a suivant cette même logique un intérêt à préserver la diversité des types d'exploitations, et cela même si le contexte économique et l'organisation des filières qui en résulte tendent à les homogénéiser localement. Ainsi l'uniformisation des pratiques et des exploitations à l'échelle régionale est-elle vraisemblablement une menace bien plus importante pour la biodiversité que l'intensification locale de certaines parcelles ».

(DR)

(DR)

 

Source Réussir Bovins Viande Mars 2008

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