Etats généraux du lait de chèvre : Des perspectives pour les éleveurs et le prix du lait

Damien Hardy

Eleveurs, industriels et techniciens ont constaté que la filière manque de lait et que les producteurs s'essoufflent. Un essai d'analyse concertée mais assez sombre qu'il reste à transformer pour redonner espoir.

Les représentants de l'industrie fromagère, des éleveurs, de la formation et de l'encadrement technique ont multiplié les rencontres ces derniers mois pour échanger sur l'avenir de la filière laitière caprine française. « Industrialisation » des élevages, importations de lait en croissance, installations en berne, « turn-over » importants des éleveurs, excès de travail et manque de revenu : autant de problématiques discutées sans tabou le 12 décembre dernier à Paris lors d'un séminaire organisé par l'Anicap, l'interprofession caprine.
Premier constat, 20 % du lait transformé en France vient de l'étranger. « Les importations massives nous posent problème » affirme Dominique Verneau, en charge de l'approvisionnement en lait de Triballat-Rians et impliqué dans l'interprofession caprine. « C'est toujours dangereux de devenir dépendant d'un fournisseur vis-à-vis du prix, mais aussi vis-à-vis des problèmes de sécurité d'approvisionnement sur le long terme. Faire voyager des tonnes de lait sur de longues distances ne semble pas non plus une voie d'avenir. Cela pose des questions autant économiques qu'écologiques ».

« Il faut que nos producteurs se développent en même temps que nous » renchérit Jean-Claude Sarrazin en charge de la collecte laitière du Glac. « Nous devons garder la matière première à côté de nos outils, l'importation ne devant rester qu'une variable d'ajustement ».
Autre constat alarmant qui peut décourager les installations, les éleveurs de chèvre ne gagnent que 12 000 euros en moyenne par an et par unité de main-d'oeuvre. Un chiffre à comparer aux 15 000 euros dégagés en bovin lait et aux 20 000 euros pour la moyenne des exploitations agricoles françaises. Nicole Bossis de l'Institut de l'élevage le confirme : « alors que 26 % des éleveurs de vaches laitières ne gagnent pas le Smic, ils sont 40 % dans le cas des éleveurs de chèvres. Et ces éleveurs livrent quand même 30 % du lait. Il est donc difficile pour la filière de se passer d'eux. »

Des débats constructifs ont permis d'imaginer les conditions pour qu'il reste des éleveurs et des chèvres en France demain. (D. Hardy)

Des débats constructifs ont permis d'imaginer les conditions pour qu'il reste des éleveurs et des chèvres en France demain. (D. Hardy)

 

51 hectares, 27 vaches ou 210 chèvres…

Comparé aux autres productions, l'élevage de chèvres ne fait plus le poids et on retrouve une grande concurrence entre cultures et élevages. « Cette année, avec la hausse du prix des céréales, 210 chèvres sont nécessaires pour sortir 100 000 euros de produits, soit autant que peuvent faire 27 vaches ou 51 hectares de blé… » calcule Nicole Bossis. Des chiffres qui laissent perplexe, surtout qu'un éleveur de chèvres doit travailler près du double (2860 heures) qu'un éleveur de vaches laitières (1530 heures) pour dégager le même produit…
La production caprine se déplace alors dans des zones où il est difficile de faire une autre production et de plus en plus d'installations se font « par défaut » par des éleveurs plutôt attirés au départ par la production bovine (mais limitée par les quotas) ou ovine (mais difficile financièrement). Dans ce cas, ce sont des éleveurs non ou peu formés aux spécificités caprines qui s'installent et risquent d'arrêter plus vite la production au vu des difficultés techniques rencontrées.

Nicole Bossis de l'Institut de l'élevage : « 210 chèvres sont nécessaires pour sortir 100 000 euros de produits, soit autant que peuvent faire 27 vaches ou 51 ha de blé… ». (D. Hardy)

Nicole Bossis de l'Institut de l'élevage : « 210 chèvres sont nécessaires pour sortir 100 000 euros de produits, soit autant que peuvent faire 27 vaches ou 51 ha de blé… ». (D. Hardy)

 

Moins d'éleveurs pour des troupeaux toujours plus grands

A partir des données du ministère de l'Agriculture, Gérard Barbin, du service d'étude économique de l'Institut de l'élevage, s'est essayé au jeu de la prospective pour évaluer le nombre d'éleveurs présent en 2012. Pour imaginer le futur, un coup d'oeil en arrière n'est pas superflu. « De 1995 à 2005, 32 % des ateliers caprins ont disparu alors que le nombre de chè-vres a augmenté de 20 % » décrit Gérard Barbin. « En conséquence, les tailles de cheptel ont augmenté pour atteindre 137 chèvres en moyenne chez les éleveurs livreurs et 72 chèvres en moyenne chez les fromagers ». Autres éléments pour la prospective, l'âge moyen du chef d'exploitation a augmenté et on se retrouve en 2005 avec 38 % d'éleveurs ayant plus de 50 ans et 29 % ayant moins de 40 ans.

Face à cela, la demande en fromages reste forte et il est probable que 100 à 110 000 tonnes de fromages de chèvres industriels soient produites en 2012. Pour cela, la filière aura besoin de 600 à 660 millions de litres de lait (contre 540 millions actuellement) qui viendront de France mais aussi d'importations. Selon la part d'importations, 500 à 575 millions de litres devront alors être produits en France. En croisant ces differentes hypothèses et au rythme des restructuration actuelle, il ne pourrait rester, en 2012, que 2 500 livreurs de lait. Dans ce cas, les tailles moyens d'atelier grimperaient à 300 chèvres.

Gérard Barbin, de l'Institut de l'élevage : « De 1995 à 2005, 32 % des ateliers caprins ont disparu alors que le nombre de chèvres a augmenté de 20 % ». (D. Hardy)

Gérard Barbin, de l'Institut de l'élevage : « De 1995 à 2005, 32 % des ateliers caprins ont disparu alors que le nombre de chèvres a augmenté de 20 % ». (D. Hardy)

 

Technique et prix du lait pour redonner espoir

Des accroissements de troupeau qui peuvent faire peur à certains, rappelant le décalage possible entre des ateliers « productivistes » et une image restée « naturelle » de l'élevage de chèvres. Même si tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a pas de modèle d'installation — on rencontre des échecs et des réussites dans des « petits » comme dans des « grands » élevages —, force est de constater que les troupeaux sont de plus en plus grands comme Jean-Claude Sarrazin le remarque sur sa coopérative : « depuis 1984, la livraison moyenne a été multipliée par neuf ». « Et je n'ai pas de blocage sur des tailles limite d'atelier, rajoute-t-il. Avec de l'inventivité et de la technique, on a su dépasser les points de blocage ». « C'est à nous d'imaginer comment accompagner les accroissements de cheptel en initiant des associations à plusieurs ou en accompagnant les transmissions » renchérit Dominique Verneau.

Pour les éleveurs présents, si des progrès techniques sont encore possibles dans certains élevages – par exemple seulement 30 % des chèvres sont au contrôle laitier contre 90 % des vaches laitières -, beaucoup de progrès ont été fait sans que cela se traduise sur la rémunération des producteurs. « Grâce au progrès génétique, on s'est abstenu d'augmenter le prix du lait » résume Geneviève Barat, la présidente de Caprigène France. « Or, on ne pourra pas installer sans une vraie politique de revenu des producteurs » renchérit Robert Arnaud de la Fnec.
Alors que la dernière hausse du prix du lait, pourtant importante, a déjà été absorbée par la hausse du coût de production, « l faut redonner de l'espoir et des perspectives aux producteurs en redonnant du prix au lait » insiste Jacky Salingardes. Car « qui accepterait que son salaire reste le même pendant vingt ans ? » interroge Liliane Brault, éleveuse en Poitou-Charentes, pour qui « l'augmentation du prix est inéluctable ». Reste donc à faire que ces états généraux se transforment en états généreux.

Source Réussir La Chèvre Janvier/Février 2008

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