Porc charcutier : est-il encore permis d’espérer un retour vers des prix rémunérateurs

Porc charcutier : est-il encore permis d’espérer un retour vers des prix rémunérateurs

Les causes du marasme actuel, qui a réellement commencé voici plus d’un an, en fait dès la fin de l’été 2014, est communément attribué à un déséquilibre persistant entre une offre européenne devenue très abondante et une demande mondiale qui marque le pas. Et sur un marché du porc charcutier standardisé à l’extrême, il n’apparaît pas possible à la production française de se préserver des soubresauts du marché mondial des produits issus de cette filière.

Porc charcutier : est-il encore permis d’espérer un retour vers des prix rémunérateurs

Pour peindre un tableau réaliste de la situation de l’élevage français, il faut répondre à plusieurs questions qui soustendent celle de la rémunération des éleveurs. Pour résumer, ces questions sont au nombre de trois : 

- L’élevage porcin français est-il plus fortement touché par cette chute des cours, alors qu’il s’agit de cours internationaux, qui concernent tout autant nos voisins et compétiteurs allemands, néerlandais ou espagnols ?

- Jusqu’à quel point peut-on porter une appréciation générale de la situation de détresse des éleveurs ?

- Existe-t-il des alternatives aux mécanismes actuels de formation des prix sur le marché du porc charcutier ? Et quelles en sont les pistes ?

Porc charcutier : est-il encore permis d’espérer un retour vers des prix rémunérateurs

Elevage européens : même marasme sur les prix, mais des réactions différentes

La chute des cours du porc a été similaire dans toute l’Europe, et à l’exception de la courte période de juillet-août 2015, où la puissance publique française a tenté de mettre en place ce que certains industriels ont qualifié de « prix administré », le prix du porc en Allemagne, en Espagne, au Danemark ou aux Pays-Bas a suivi les mêmes tendances que celui du porc français.

Et les conséquences sont identiques en termes de laminage des marges, à l’exception peut-être de l’Espagne, qui a construit depuis moins de dix ans un système fortement intégré, basé sur des ateliers de naissage géants (jusqu’à 3 500 truies) et bénéficiant en outre de la chute du coût de la main d’œuvre, après la crise économique de 2012.   

cours de productions

                                                                                                                

Dans le Nord de l’Europe, les pertes enregistrées, parfois globalement supérieures à celles observées en France, ont immédiatement conduit les acteurs à organiser la restructuration de l’amont des filières : on observe en particulier la réactivation des systèmes naisseurs-engraisseurs, souvent à partir des élevages naisseurs, comme en Allemagne, jusque-là fortement déficitaire en porcelets, et un peu partout la disparition pure et simple d’ateliers d’engraissement, faute de rentabilité.

Alors que l’effectif moyen ne dépasse pas 200 truies en France, il est de plus de 700 au Danemark, et il est désormais courant de trouver des ateliers naisseurs de plus de 1200 truies en Espagne. Si les moyennes d’effectifs d’atelier de naissage allemandes restent comparables à celles de la France, il faut rappeler que ce pays s’était spécialisé dans l’engraissement à grande échelle de porcelets issus du Danemark ou des Pays-Bas, jusqu’au tiers des porcs charcutiers qui y sont abattus. Or – et c’est sans doute un point commun à toutes les filières d’élevage – la persistance de structures de faible taille semble de plus en plus discriminante. Elle freine les économies d’échelle, elle empêche une spécialisation des techniciens rendue nécessaire par le niveau de technicité croissant, et par voie de conséquence l’établissement de structures dédiées à une phase spécialisée du cycle de production, comme les maternités communes.

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Sans aucun doute, il s’agit là d’un changement majeur, la substitution d’un modèle d’exploitation par un autre, et on comprend que cela puisse choquer acteurs et spectateurs en France, pays d’entreprises agricoles à modèle familial. Mais outre les avantages qu’on peut en retirer en termes de productivité, il est opportun de s’interroger aussi sur les autres atouts que des structures à la fois importantes et spécialisées peuvent offrir. D’abord en ce qui concerne le confort humain, avec une responsabilité moins étendue pour chaque technicien qui peut alors se concentrer sur son coeur de métier, et ensuite, on commence à s’en rendre compte, une contribution mieux ordonnée et en définitive plus efficace au respect de l’environnement... A contrario, la crainte que l’on peut avoir, c’est que dans un contexte de compétition internationale, la filière française aura de moins en moins le choix de son avenir, au moins tant qu’elle prétendra rester présente sur un produit standardisé – le porc charcutier abattu à 5-6 mois et à 90 kg environ – et destiné à se confronter à la concurrence de ses voisins sur l’export, et en particulier le « grand export ».

L’histoire des quinze dernières années de l’élevage européen peut, hélas, se résumer ainsi : prise de position dominante par deux pays, l’Allemagne et l’Espagne, alors que le volume produit par la France se rapproche de celui du Danemark, que son territoire et surtout ses débouchés domestiques réduits vouent à viser le grand export. Pendant que ses voisins du Nord et du Sud se mettaient en ordre de marche pour produire et transformer, toujours moins cher, une viande standardisée réclamée par les pays émergents d’Extrême-Orient, la France dans son ensemble peinait à suivre le rythme. Au demeurant, une sélection plutôt impitoyable des élevages s’est quand même opérée sous la double contrainte de la course à la taille et à la performance. En réalité, une seule caractéristique de l’élevage porcin français a perduré : l’importance de l’écart de performance entre les ateliers les plus productifs et les autres. Entre la réduction régulière des exploitations – par cessation d’activité des moins solides – et le maintien d’une dispersion très large des performances techniques, on doit constater l’échec de la double volonté, souvent exprimée par les structures représentatives, de maintenir le maximum de chefs d’exploitations et de ne laisser personne à la traîne des impératifs de productivité.

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Situation financière des éleveurs : analyse et limite des considérations générales sur la détresse exprimée.

Le discours le plus souvent entendu est le suivant : il n’est pas normal que de façon durable, il ne soit pas possible de vendre sa production à un prix suffisant pour payer toutes les charges de l’exploitation. Mais on peut apprécier de différentes manières cette insuffisance de rémunération. A priori, un responsable d’entreprise a tendance à considérer – et son comptable ne le contredira pas – que son entreprise sera rentable lorsqu’elle sera capable d’assurer le paiement de toutes ses charges d’exploitation, y compris ses charges de personnel, et en outre de préserver un niveau de formation brute de capital suffisante pour assurer le renouvellement et la modernisation de ses immobilisations, bâtiments, outils, et bien entendu cheptel.

Or, on le sait, en agriculture, le niveau d’alerte réel peut occulter ces deux postes, parfois un long moment : d’une part le renouvellement des actifs immobilisés, au moins de certains d’entre eux, dans la mesure où le vieillissement des installations ne semble pas affecter immédiatement la productivité. Et d’autre part la rémunération du chef d’entreprise. Dans l’élevage porcin, il s’agit, de façon courante, des bâtiments, qui subsistent parfois dix ou quinze ans après leur échéance normale d’amortissement, mais aussi des sommes que renonce à prélever l’exploitant ; il est hélas, courant que le revenu du conjoint devienne la seule source de revenu du ménage pendant les périodes difficiles. Cette situation aboutit à l’inéluctable perte de compétitivité découlant du manque d’investissements, et donc à une échéance fatale à terme. 

S’y ajoute un phénomène classique, c’est qu’il est paradoxalement encore plus difficile, en période de marasme, de contraindre une exploitation trop endettée à stopper son activité. En effet, le cycle d’exploitation entretient tout un courant de créances à payer, dans un environnement qui dépasse largement l’univers immédiat de l’entreprise de production... Celle-ci bénéficie le plus souvent de lignes de crédits de sa – ou ses – banques, mais aussi de ses fournisseurs, voire de son acheteur, autant de structures culturellement proches de l’éleveur, d’implantation locale, souvent de nature coopérative dont lui-même est sociétaire. Dans ce contexte, l’initiative de déclencher la cessation de paiement reste toujours délicate et cela explique que parfois, la continuation de l’entreprise reste l’option retenue, parfois trop longtemps.

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Bien entendu, il est tout à fait admis que le propre d’une activité économique est de connaître des moments successifs de prospérité et de marasme, autrement dit que la construction d’un compte de résultat équilibré s’analyse sur des durées longues, parfois sur deux ou trois exercices comptables, pour déterminer si l’exploitation se révèle réellement rentable. On l’appelait jadis le « cycle du porc », mais force est de constater que les « oppositions de cycles », selon les grandes régions de production, conduisent à des évolutions globales de moins en moins régulières, ni prévisibles, par conséquent. Et les éleveurs tirent la sonnette d’alarme car ils constatent aujourd’hui que la phase de marasme est particulièrement longue. Et après plus de dix-sept mois de cours déprimés – au moins en comparaison des coûts de revient –, aucune embellie ne semble se faire jour à horizon proche.

En réalité, la situation des éleveurs est très hétérogène : elle dépend du niveau des fonds propres, mais surtout de la technicité et de la productivité qui en découle. Pendant les périodes difficiles, les inégalités se creusent, car les cessations d’activité de ceux qui ne peuvent plus assurer leurs engagements vont favoriser ceux qui ont pu tenir, et qui récolteront ensuite tout le profit de l’assainissement du marché entraîné par les fermetures d’ateliers.

Performances techniques dans l’élevage porcin : une dispersion très importante

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Les périodes de crise du passé nous apprennent aussi à quelle vitesse, parfois, le marché peut se retourner : l’espoir d’une remontée imminente des cours constitue une autre raison du maintien des exploitations porcines au-delà du raisonnable. Dans ces conditions, toute cessation d’activité se double peu ou prou de drames humains et il devient prioritaire, comme l’ont souligné récemment les dirigeants de la Fédération nationale Porcine, que ceux qui arrêtent partent dans la dignité, en préservant des biens personnels. Mais en ce qui concerne « l’outil de production français », on constate que le nombre d’ateliers se réduit relativement lentement, et encore plus lentement les effectifs réels de porcs charcutiers produits : la croissance externe des ateliers subsistants vient presque relayer la disparition des plus fragiles. Et jusqu’à présent, on n’a guère observé d’abandon de site qui ne se soit articulé avec l’intensification d’un ou plusieurs autres. Reste cependant à rattraper aussi un retard croissant dans l’homogénéité des carcasses rendue indispensable par l’automatisation des processus de découpe et la simplification de l’offre – toujours dans un souci de réduction du prix consommateur...

Voir tout le dossier :  http://etudes-economiques.credit-agricole.com/medias/Prisme13_avril2016.pdf

Source : PRISME - Agriculture et Agroalimentaire, une affaire d'experts - n° 13 - Avril 2016

 

 

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