Précautions sanitaires et embargo politique, quelles conséquences sur le commerce international de la viande porcine ?

CA SA

Précautions sanitaires et embargo politique, quelles conséquences sur le commerce international de la viande porcine ?

Il a suffi de la seule découverte de deux sangliers porteurs du virus de la peste porcine africaine en Lituanie pour que les autorités russes trouvent prétexte à refuser depuis plus de quatre mois toute entrée de viande porcine européenne sur leur territoire.

Cette maladie hémorragique n’est pas transmissible à l’homme mais elle est en revanche très contagieuse chez les suidés, et son issue est fréquemment mortelle chez le porc domestique. D’autre part, il s’avère que les foyers persistants en Europe se situent désormais à l’Est, plus précisément en Biélorussie, dans les pays Baltes et sans guère de doute dans leur voisinage, c’est-à-dire… en Russie !

Depuis, malgré la poursuite active des investigations en matière d’animaux infectés, dans les pays baltes, au point que certains craignent une accélération de la diffusion de la maladie provoquée par la fuite des animaux pourchassés, pratiquement aucun autre  cas de maladie n’a été détecté, ce qui n’empêche pas les autorités russes de maintenir leur embargo. Accessoirement, les initiatives prises par les autorités européennes ne suscitent pas le consensus, pour le moins. Après qu’elle eut rappelé à l’ordre certains pays (Danemark, France) qui tentaient de nouer des contacts bilatéraux avec la Russie en contradiction avec les règles de l’Union, la  Commission européenne a choisi de porter l’affaire devant l’OMC pour refus injustifié de commercer, une procédure qui n’enthousiasme guère les principales filières nationales, dans la crainte d’un enlisement de la procédure et du relâchement de la pression sur Moscou.

Il est vrai qu’au fil des années, le marché russe a pris une place prépondérante parmi les destinations du porc communautaire. Non seulement le volume importé a rapidement cru jusqu’à un pic de 810 000 tonnes en 2008, mais en outre, les exigences croissantes des services sanitaires avaient progressivement disqualifié un certain nombre d’opérateurs du Brésil qui avait dû céder son leadership aux européens à partir de 2010. Depuis, et jusqu’en 2012, près de 70 % des importations russes de produits porcins provenaient de l’Union européenne, soit 750.000 tonnes, ce qui correspondait l’an dernier au quart des exportations communautaires.

Aussi, même si semble se profiler un nouveau marché prometteur – la Chine -, cette situation a tout pour inquiéter les filières porcines européennes, dont il convient de rappeler qu’elles sont – globalement - structurellement excédentaires, avec 11 % de leur débouché hors de l’Union européenne, et quasi exclusivement vers l’Est.

Les autorités sanitaires de Moscou n’en sont pas à leur coup d’essai en matière d’embargo sur des importations agroalimentaires : On peut citer en particulier comme prétextes le virus de Schmallenberg (de janvier à juin 2012) vis-à-vis du bœuf nord-européen, le lavage en solution chlorée des volailles américaines (de janvier-juin 2010), ou la grippe aviaire en France en 2009, mais aussi le coûteux refus d’importer tous fruits et légumes européens en juin-juillet 2011 à la suite de la découverte d’infections à l’E. Coli… sur des produits issus de grains importés d’Egypte !

Certains embargos durent longtemps : l’Espagne ne livre pratiquement plus de viande de porc en Russie depuis 2009 (grippe porcine), tandis que toute viande polonaise a été interdite sur le sol russe de novembre 2005 à décembre 2007. Enfin, la Russie n’a levé l’embargo sur la viande bovine britannique, suite à l’ESB, qu’en 2012, soit 26 ans après.

Mais c’est la première fois qu’au motif d’animaux sauvages détectés près de leur frontière, les autorités russes refusent une viande quelle que soit son origine, depuis les 28 pays de l’Union.

Le passé ne plaide pas en faveur d’un relâchement facile, ne serait-ce que parce que les Russes se sont sans doute souvenus que l’apparition de cas de pestes porcines en Géorgie, puis en Russie à partir de 2007 avait conduit les autorités de Bruxelles à fermer la frontière. L’enjeu était bien entendu plus faible, mais cependant non négligeable aux frontières russo-baltes.

 

L’intransigeance russe : une posture prévisible à l’issue… imprévisible.

A y regarder de plus près, la persévérance russe à se priver d’une production en réalité très sûre sur le plan sanitaire – il faut remonter au milieu des années 1990 pour trouver la dernière infection d’un élevage de l’Union européenne, et même 1974 en France – accessible facilement et à un coût, transport inclus, comparable, dans la moyenne aux produits américains, a plus d’une explication. Mais on peut souligner tout d’abord que ce déficit d’importation n’est pas, ou très mal compensé par le recours à d’autres provenances. Ainsi, c’est le Brésil qui devrait massivement se substituer à l’Europe. Or il n’en est rien : les exportations brésiliennes du premier trimestre vers la Russie sont supérieures de 11% à celle de 2013, ce qui, en une année, ne représente guère plus de 15.000 tonnes supplémentaires.

En réalité, la Russie se serre la ceinture, ou plutôt les autorités encouragent le consommateur russe à se tourner en priorité vers la production domestique, ce qui a pour effet de faire monter les prix intérieurs à des niveaux que nous pourrions juger surprenants : le kilo vif s’est renchéri de 44 % entre la fin janvier et la mi-mars 2014, pour atteindre l’équivalent de 2,10 €. L’objectif est clairement de consolider la filière, à commencer par les éleveurs dont le revenu est ainsi conforté face aux produits importés. Mais la pénurie sert aussi les transformateurs qui peuvent répercuter sans risque le surcoût de leur matière première. Ceci en sachant que bien souvent en Russie, les abatteurs-transformateurs possèdent aussi de grands ateliers de naissage et d’engraissement.

Il n’est pas nécessaire de rechercher une explication particulière à ce boycott du côté des événements politiques qui se déroulent en Ukraine. Il est à peu près sûr que le prétexte de la peste africaine aurait suffi à la Russie, dans toutes les circonstances, à fermer ses frontières. Après la chute du régime soviétique, la production s’est effondrée de près de moitié et ce n’est que depuis deux ans à peine que l’agriculture russe apporte un volume de viande porcine à peu près équivalent à ce qu’il était voici vingt-deux ans… Mais entretemps, tout a changé ou presque : les fermes collectives ont disparu pour la plupart, alors qu’un petit nombre d’entre elles, privatisées, ont pu se moderniser et peuvent se comparer aujourd’hui à celles des grandes nations productrices. De nouveaux élevages modernes voient le jour chaque année et c’est sur eux que repose l’accroissement de la production, encouragés par les autorités, y compris à l’aide de subventions directes (l’équivalent de 216 millions € en 2012). Les petits élevages familiaux qui ont pu faire la jonction entre les deux périodes voient leur contribution diminuer rapidement, d’autant que les exigences sanitaires croissantes les écartent du marché.

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D’un point de vue purement économique, la nécessité d’importer encore une telle proportion de viande est un pur scandale pour les autorités russes : théoriquement le pays possède largement la capacité, en surface, en potentiel agronomique et en ressource hydrique, non seulement d’entretenir un élevage porcin suffisant pour satisfaire une population qui stagne mais dont la consommation par habitant s’accroît rapidement – 22 kg aujourd’hui, sans doute plus de 26 à la fin de la décennie (comparables aux 28 kg par français en 2013) – , mais en outre celle de produire l’aliment nécessaire à cet élevage. Ce qui lui fait défaut relève uniquement du savoir-faire, accentué par une politique d’incitation souvent heurtée. Cependant, les progrès accomplis en matière d’autosuffisance en volaille montrent le chemin à la filière porcine russe. Voici vingt ans, la Russie importait – principalement des Etats-Unis – plus de la moitié de la viande de poulet qu’elle consommait. Désormais, l’autosuffisance est pratiquement acquise.

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Pour aller vite, le pouvoir a désormais clairement fait le choix de confier à de grands opérateurs, y compris à capitaux étrangers [1], la reconstruction de la filière. Le nouveau modèle russe est constitué d’unités géantes installées ex nihilo à égale proximité des terres d’approvisionnement en céréales et protéines nécessaires à la fabrication de l’aliment et des centres urbains consommateurs. La progression de la production domestique est rapide, mais elle marque le pas cependant en 2013 : +2,5 % après une moyenne de près de 7 % par an entre 2010 et 2013. La corrélation entre ce ralentissement et la décision de protéger plus fermement la filière domestique en fermant un temps les frontières au porc européen est tentante…

L’effet embargo russe s’évanouit face à la pénurie domestique à l’Ouest.

Reste que la position intransigeante de la Russie suscite de profondes inquiétudes en Europe, d’autant qu’elle reste insensible à toute forme de pression des structures internationales de moralisation du commerce – alors que la Russie a obtenu de haute lutte son entrée dans l’OMC en 2010. Pourtant, la persistance de la fermeture d’un débouché privilégié n’a pas eu des conséquences durables sur les cours du porc en Europe, contrairement aux craintes que l’on pouvait avoir. Après une nette inflexion dont le point bas, par rapport à l’an passé, se situe au début de mars 2014, soit environ 6 semaines après le début de l’embargo, les prix se redressent de telle manière que depuis deux mois, ils se situent à un niveau nettement supérieur à ceux de l’année passée. Une première cause tient à la pénurie de viande nord-américaine consécutive à la multiplication des cas de diarrhée porcine aux Etats-Unis. Mais il en existe sans doute une deuxième, malheureusement plus structurelle : la réduction des disponibilités européennes, en particulier en Europe de l’Ouest. S’il est vrai que certaines années, les exportations de l’Union européenne ont pu représenter  jusqu’à 80 % des entrées en Russie, la tendance est désormais à une diversification des approvisionnements, sans que cela constitue une perturbation considérable pour les grands bassins de production : globalement, le cheptel a encore reculé en 2013 (-0,5 %), moins qu’en 2012 (-2%), mais ce recul se poursuit début 2014 dans tous les grands pays producteurs Européens – Allemagne, France, Pays-Bas, Espagne - à l’exception notable de l’Espagne… dont la Russie refuse toute production depuis 2013 !

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Entre une chute de production qui se poursuit, en particulier en France (- 1% d’abattages au premier quadrimestre 2014 sur la zone Uniporc-Ouest) et la pénurie nord-américaine, les premiers mois de l’année montrent une compensation réelle de la fermeture du marché russe. Il est bien entendu hasardeux de conjecturer sur la levée prochaine de l’embargo. On peut cependant gager que cette issue correspondra tout simplement au moment où l’exécutif russe estimera que le consommateur russe aura suffisamment pâti de cette insuffisance au regard de l’avantage offert à la filière.

 

Etre lucide sur les sous-jacents politiques pour mieux aborder les marchés.

La recherche par les services sanitaires russes de nouvelles sources d’approvisionnement – agrément de deux abattoirs au Brésil – et même l’annonce d’une enquête sur la faisabilité de l’ouverture d’une filière chinoise… constituent des informations récentes qui rendent encore plus incertaine la réouverture prochaine aux produits européens. L’incertitude reste donc totale, au point de faire paraître la démarche des autorités de Bruxelles devant l’OMC comme la plus raisonnable à ce jour...

Malheureusement, il faut aussi rappeler qu’au-delà de la stagnation globale structurelle de l’offre, dont on connait les causes – renforcement des législations sur les contraintes environnementales et le bien-être animal, compétition des activités dans l’usage des sols – il existe des entreprises en Europe et en particulier en France, et non des moindres, pour lesquelles l’exportation représentent un débouché significatif et qui sont contraintes de rechercher rapidement d’autres marchés, ou à défaut de procéder à un stockage coûteux en attendant de meilleures opportunités. Le risque sanitaire réel ou supposé vient modifier de manière brutale les flux commerciaux. La multiplicité des destinations est donc une solution à rechercher. Elle trouve hélas elle aussi ses limites, car liée aussi aux appétences des acheteurs, qui ne sont pas interchangeables, selon les produits.

Pour les mêmes raisons, l’ouverture d’autres débouchés offrira d’autres opportunités fortes, mais aussi des risques de ruptures brutales, tant le prétexte sanitaire offre une gamme variée d’arguments pour les pays acheteurs qui veulent pouvoir jouer simultanément sur la production, l’importation et la consommation. Le marché chinois semble le plus prometteur, compte tenu du potentiel d’accroissement de la consommation par habitant : le fort crédit accordé à la qualité sanitaire des produits européens ne semble pas remis en cause pour le moment, surtout en comparaison des grandes incertitudes qui pèsent encore sur les produits chinois. En outre, à l’inverse de la Russie, la Chine ne saurait espérer atteindre à l’autosuffisance, si ce n’est en production porcine, tout au moins pour la production d’aliment.  En revanche, un autre chemin se fait jour pour la sécurisation de l’approvisionnement en Chine, avec le développement de l’entrée des capitaux chinois chez les grands acteurs mondiaux de la filière, à l’instar de WH Group, désormais actionnaire principal de Smithfield et de la marque Aoste.

[1] Tel le leader allemand Tönnies, déjà propriétaire de 8 sites en Russie, qui conduit en 2013-2014 un programme d’investissement de 200 millions d’euros destiné à financer des capacités d’engraissement, une usine d’abattage et de conditionnement, mais aussi de la fabrication d’aliments et un centre de génétique, pour un objectif de production de 63.000 tonnes de viande par an dans la région de Voronej (à 500 km au sud-est de Moscou). Tönnies travaille toujours en partenariat avec plusieurs entreprises russes, en particulier KTG Agrar, spécialisée dans l’achat et la mise en culture de surfaces céréalières qui a déjà affecté 10.000 ha à ce projet.

Source Prisme : la note de conjoncture Agriculture et Agroalimentaire

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Commentaires 2

fdsea delenda est

A quand des européens avec des corones pour bloquer les avions qui viennent d'afrique des hauts plateau chargés de fleurs et des sympathique virus de ces contrées qui viennent nous poser de gros problêmes

pietin 113

Pourquoi ne pas partir a la concquete des marchees du Maghreb ou d'israel?

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier

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