À la recherche d'une alimentation bio à 100 %

Véronique Bargain

À la recherche d'une alimentation bio à 100 %
La production française de soja bio est déficitaire de 20 000 hectares pour couvrir les besoins pour la nutrition animale. - © B. Aumailley

Pour fournir un aliment bio à 100 % et économiquement acceptable, la solution passera sans doute par la diversification des sources de matières premières et par des process de transformation.

À la recherche d'une alimentation bio à 100 %
V. Bargain

Luzerne et insectes au menu

Des travaux ont été menés sur la possibilité de structurer une filière autour de six matières premières innovantes. « Deux filières semblent prometteuses à moyen terme, rapporte Célia Bordeaux, de la Chambre d'Agriculture des Pays de la Loire : le Concentré Protéique de Luzerne (CPL) et les larves d'insectes. »

Le CPL est issu de la centrifugation du jus de pressage de la luzerne avant déshydratation. Il est riche en protéines (50 % MAT), pigments et oméga 3. Un opérateur, Désialis (51), produit actuellement 450 t/an de CPL bio, alors que 7 à 11 000 t seraient nécessaires pour alimenter le cheptel avicole avec une incorporation de 2 à 5 %. « Toutefois la valeur nutritionnelle du CPL, l'intérêt agronomique de la luzerne, un prix compétitif et l'existence d'une filière en font un bon candidat » estime Célia Bordeaux.

Les larves d'insectes, qui présentent des profils nutritionnels très intéressants en protéines, acides aminés essentiels et calcium, sont autorisées en alimentation humaine et pour les animaux de compagnie et à fourrure. Plusieurs entreprises (Ynsect, Agriprotein, APPI) se sont lancées sur le créneau de la nutrition animale. Avec des incorporations allant jusqu'à 8 %, 4500 à 13 000 t de larves seraient nécessaires. Leur prix est actuellement très supérieur au prix d'intérêt, mais le développement de la filière devrait permettre de l'abaisser.

La ressource marine en crépidules est importante, mais elle est pour l'instant peu exploitée.

D'autres matières premières potentiellement intéressantes (ortie, chanvre) nécessiteraient un travail d'optimisation technique.

Le 1er janvier 2018, le règlement européen de l'agriculture biologique imposera le passage à une alimentation bio à 100 % pour les monogastriques, alors qu'actuellement 5 % de matières premières conventionnelles sont autorisées. Une marge qui permet d'incorporer des produits très riches en protéines (gluten de maïs, concentré protéique de pomme de terre) et de rééquilibrer la ration.

Selon l'Institut suisse, allemand et autrichien de recherche en agriculture biologique (FiBL), le déficit en protéines bio des principaux pays producteurs d'Europe s'élève à 132 000 tonnes. Pour atteindre l'autonomie, il faudrait 108 000 hectares supplémentaires de soja bio, 193 000 hectares de pois ou 148 000 hectares de féverole. L'Allemagne, la France, l'Autriche et la Suède ont un déficit en protéines de 25 à 35 %. En France, il faudrait 20 000 hectares supplémentaires de soja.

La filière bio s'est mobilisée pour trouver des solutions alternatives au « tout soja » et économiquement rentables. Cinq programmes de recherche (Avialim Bio, Avibio, Monoalim Bio, ProtéAB, Icoop) ont été conduits de 2011 à 2015 pour identifier des matières premières et des stratégies alternatives. Le colloque organisé en juin dernier par l'Itab, la chambre d'agriculture des Pays de la Loire, Initiative Bio Bretagne, l'Inra et l'Itavi a fait le tour des solutions. Selon Marinus van Krimpen, expert néerlandais en nutrition animale, « la couverture en méthionine est le frein principal. La stratégie doit passer par des matières premières ayant un ratio méthionine digestible sur matière azotée totale élevé et par la sélection de variétés riches en méthionine ».

Explorer des produits atypiques

Des essais de digestibilité sur coqs et poulets ont été menés sur trente-sept matières premières : tourteaux, concentrés protéiques, céréales, protéagineux, fourrages (ortie, fétuque, ray-grass, luzerne) et protéines animales (larves d'insectes, coquillages crépidules). Les résultats révèlent une variabilité élevée des tourteaux de soja et tournesol, liée à l'origine des graines et au procédé d'extraction (sans solvant). Ils montrent aussi que les protéagineux et autres tourteaux ont des valeurs nutritionnelles proches du conventionnel. Toutefois, la féverole recèle des facteurs antinutritionnels en quantités variables. Les crépidules sont très riches en protéines très digestibles. « Quant aux insectes, des travaux complémentaires sont nécessaires car leur teneur en matière azotée et leur digestibilité varient beaucoup selon le stade de récolte et le process de préparation » a souligné Hervé Juin, de l'Inra. Enfin, les essais ont montré un possible intérêt nutritionnel des fourrages ingérés sur le parcours.

À la recherche d'une alimentation bio à 100 %

Travailler la transformation et la sélection

« Il est probable que la solution passera par un ensemble de matières premières associées les unes aux autres, estime Célia Bordeaux de la chambre d'agriculture des Pays de la Loire. Toutes méritent un effort d'investissement de la recherche, du développement et des opérateurs économiques, avec pour certaines comme les insectes, les crépidules et le chanvre, un besoin de voir évoluer la réglementation. Dans tous les cas, la valorisation des co-produits sera un levier essentiel. » Des améliorations sont aussi possibles sur les matières premières conventionnelles. « La technologie est une voie d'amélioration de la valeur nutritive des matières premières, analyse Hervé Juin. Avec la suppression des enveloppes riches en fibres, la destruction des facteurs nutritionnels ou une meilleure assimilation des nutriments grâce à la chaleur. » Des procédés comme l'extrusion, le chauffage, le décorticage, le fractionnement à sec (wind sifting), le lavage des oléagineux… peuvent ainsi apporter une partie de la réponse en améliorant le taux de méthionine. La sélection sera également utile, avec la recherche de variétés à faible teneur en facteurs antinutritionnels (féverole Fabelle à faible teneur en vicine/convicine…) ou de variétés riches en méthionine. « En pondeuse, une autre piste est de réduire la teneur en énergie de l'aliment en maintenant les apports de méthionine et en ajustant la méthionine digestible à l'ingestion », ajoute Marinus van Krimpen.

Des performances et un coût impactés

Des essais d'alimentation complètement bio ont été menés en poulet et pondeuse par la recherche publique et les opérateurs.

En poulet

L'Inra du Magneraud a comparé deux stratégies : l'incorporation de matières premières innovantes (régime MPI), riches en protéines (tourteau de chanvre, de tournesol, de colza, concentré protéique de riz, ortie) et l'amélioration de la valorisation du parcours avec abaissement du taux de protéine de l'aliment (régime -MAT). Les performances se sont maintenues avec les MPI. Les animaux du régime -MAT étaient moins lourds, avec un rendement filet inférieur et plus de gras abdominal qu'en régime MPI ou standard, mais avec une meilleure valorisation des parcours. « Cette stratégie reste à creuser en testant des écarts de taux protéiques intermédiaires et associés à l'implantation de parcours à haute valeur protéique » estime Mathilde Brachet, de l'Inra.

Les entreprises Bodin et Mercier, en Pays de la Loire, ont testé l'incorporation de concentré protéique de luzerne et de pois-féverole. Cela conduit à une croissance similaire ou en retrait et à une dégradation de l'IC. « Cela montre le besoin de préciser les niveaux maximum d'incorporation, analyse Fabrice Morinière, de la chambre d'agriculture de Vendée. Le décorticage des féveroles pour améliorer la digestibilité et l'impact du pois sur la dureté de l'aliment sont aussi à étudier. » D'autres essais avec de l'ortie séchée et des protéagineux ont permis des performances intéressantes, mais avec un surcoût important.

Sud-Ouest Aliment a testé l'incorporation de tourteaux de chanvre et de sésame. Les performances ont été bonnes, mais l'opérateur reste sceptique sur ces aliments peu disponibles et coûteux.

En poule pondeuse

L'Itavi a comparé deux aliments à coût identique : une formule bio à 95 % et une à 100 % dans laquelle le maïs remplaçait des matières premières conventionnelles riches en protéines (mais avec une baisse de 17 % du taux protéique). « Le poids d'oeuf a été dégradé de 7 % et l'indice de consommation de 9 % » indique Isabelle Bouvarel.

Une autre étude a comparé deux aliments 100 % bio, un à base de maïs/soja et un intégrant 20 % de féverole Espresso. « Avec la féverole, les oeufs pesaient 59 grammes contre 63 grammes pour le régime témoin, une baisse liée sans doute aux facteurs antinutritionnels dans la féverole. Les poules étaient par contre parfaitement emplumées et sans griffures. »

La coopérative Valsoleil (Drôme) et le fabricant Cizeron Bio (Loire) ont testé une formule basée sur le soja (graines extrudées) et une autre intégrant du blé avec des féveroles sans vicine/convicine toastées. Les deux formules augmentent la consommation alimentaire et l'IC. La baisse du soja au profit de la féverole induit une baisse du poids et du calibre des oeufs. Le toastage ne semble pas améliorer la digestibilité des graines.

Source Réussir Aviculture

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