Hausse mondiale des matières premières : Le monde redécouvre le spectre de la pénurie alimentaire

Pascal Le Douarin

La communauté internationale est prise de court par la peur du manque, la spéculation, la hausse générale des prix et finalement les manifestations des plus pauvres.

Depuis plusieurs mois déjà, en matières de produits agricoles l'ensemble du monde est confronté à un « scénario de rupture », comme le dit Patricia Lecadre, analyste des marchés au Céréopa (Centre d'étude et de recherche sur l'économie et l'organisation des productions animales). « Nous vivons une situation inédite, jamais rencontrée, avec laquelle rien ne sera plus jamais comme avant. »
Selon des statistiques de la FAO, le prix du blé a augmenté de 181 % entre février 2005 et 2008, et les prix alimentaires ont connu globalement 83 % de hausse. Avec des revenus plus faibles, une part plus élevée de l'alimentaire dans leur budget (presque 50 %, quand ici en France on ne dépasse pas les 15 %) et une consommation plus grande en produits de base, les populations pauvres des pays dits en voie de développement sont plus touchées que nous par ces hausses brutales.
On croyait impossibles des manifestations de la faim. Dans une quarantaine de pays, elles tournent pratiquement à l'émeute. Ces mouvements de mécontentement sont la partie émergée de l'iceberg de la malnutrition, puisque déjà 850 millions d'êtres humains (un sur huit) en souffrent, et que paradoxalement l'immense majorité d'entre eux se trouve dans les campagnes. La crise alimentaire est avant tout une crise de la pauvreté et la conséquence de l'inégale répartition des ressources.

Une paysanne pauvre au travail au Soudan. Trois quarts des êtres humains risquant demain de souffrir de malnutrition sont des ruraux. (FAO / J.Cendon)

Une paysanne pauvre au travail au Soudan. Trois quarts des êtres humains risquant demain de souffrir de malnutrition sont des ruraux. (FAO / J.Cendon)

Causes bien connues et multiples

Face à cette situation, hormis la FAO qui tirait la sonnette d'alarme depuis plusieurs mois, la communauté internationale (Fonds monétaire international, Banque Mondiale, Organisation des Nations Unies, Unesco, Union européenne…) semble tout étonnée. Et chacune de ces organisations de dresser un bilan des causes des prix élevés et des solutions à mettre en oeuvre. Comme la plupart des catastrophes, celle-ci résulte de la conjonction d'événements démographiques, climatiques et politico-économiques.
Avec la hausse de la population mondiale et les changements d'habitudes alimentaires, la demande en matières agricoles a augmenté plus vite que prévu. À la démographie s'ajoute la cause climatique. Depuis plusieurs années, les mauvaises conditions de culture et de récolte se sont accumulées dans le monde. De plus, l'essor simultané des biocarburants de 1re génération, censés amortir la fin de l'économie du pétrole, a encore diminué les surfaces disponibles pour la consommation humaine, d'où une baisse des stocks de sécurité. Cette baisse des stocks a aussi été accentuée par la volonté politique de les diminuer, notamment dans les pays en développement et en Europe. Parce qu'ils coûtaient cher à entretenir. La spéculation a été la « cerise sur le gâteau », dans la mesure où les spéculateurs se sont rendu compte des profits qu'ils pouvaient tirer.

Impuissance des politiques de développement

Au plan politico-économique, les États des pays en voie de développement n'ont pas été encouragés à soutenir une agriculture vivrière destinée à rechercher un minimum d'autosuffisance alimentaire. Avec la globalisation de l'économie, c'est l'option de la spécialisation agricole qui a été préférée avec, comme du temps des colonies, la poursuite de l'exportation des cultures de rente et de l'importation des matières de base produites dans les pays riches. De ce fait, leurs prix internes se sont alignés sur ceux des structures intensives à bas coûts. Les paysans n'ont pu se moderniser, se sont appauvris, sont venus grossir les rangs des exilés pauvres des villes. Cette dimension politico-économique de la crise alimentaire soulève plusieurs questions.
Qu'est-ce que le « vrai » coût d'une matière agricole ? Celui d'une ferme hyper-mécanisée du Minnesota ou du Mato Grosso, intégrant peu ou pas les surcoûts environnementaux (eau, sol, énergie) et sociaux, ou bien celui du paysan africain travaillant son champ à la houe. Quel est le système économique qui convient le mieux pour la fourniture des denrées alimentaires ? Système libéral ? Système encadré ? Force est de constater que les avis divergent singulièrement au Nord et au Sud ! C'est tout l'enjeu des négociations de l'OMC, justement bloquées par les questions agricoles.

Pas une, mais des solutions

La priorité est de faire parvenir d'urgence une aide alimentaire aux pays qui en ont le plus besoin. Il faut un demi-milliard d'euros supplémentaire pour boucler le programme alimentaire mondial. Chaque organisation internationale y va de son communiqué en ce sens. Ensuite, une enième remise à plat de la stratégie alimentaire à long terme va être proposée au plan international.
Aux pays riches ou en passe de l'être (Brésil, Europe de l'Est, Amérique du Nord), il sera suggéré de produire plus, mais plus propre, afin de réhausser l'offre. Il restera à arbitrer les équilibres entre les biocarburants, les productions végétales et les productions animales.
Aux pays pauvres, il sera conseillé de redonner la priorité à leur agriculture vivrière, pour nourrir les hommes et éviter leurs migrations dans des bidonvilles. Les solutions sont connues depuis longtemps : dispositifs de protection et de financement (une sorte de PAC) pour inciter à produire local, recherche et formation, mais aussi aides des pays riches. Reste à régler l'épineux dossier des relations commerciales Nord-Sud, censées harmoniser les flux de matières. En tout état de cause, alors qu'elle semblait reléguée au second plan, l'Agriculture, avec un grand A, revient en force sur le devant de la scène. Le monde « civilisé » a redécouvert qu'il faut manger pour vivre.

Indice des prix des produits alimentaires : une hausse spectaculaire sur les douze derniers mois. (Source : FAO)

Indice des prix des produits alimentaires : une hausse spectaculaire sur les douze derniers mois. (Source : FAO)

 

Stocks mondiaux de céréales : une chute quasi-continue depuis huit ans. (Source : USDA)

Stocks mondiaux de céréales : une chute quasi-continue depuis huit ans. (Source : USDA)

 

Source Réussir Aviculture Mai 2008

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