L'avenir incertain de la volaille française

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L'avenir incertain de la volaille française

La volaille française vit-elle une période charnière ? En rupture avec les précédentes tendances, la production redémarre et la balance commerciale se stabilise en 2013. Deux scénarios s’affrontent. Celui d’un déclin enrayé, avec une stabilisation voire d’une légère croissance de la filière. L’autre, basé sur une rechute possible, malgré le contexte international favorable.

La Pologne, nouvelle menace pour la production française

La production de volaille polonaise est en plein boum sur la dernière décennie. Elle affiche une croissance moyenne de 6,6 % par an, supérieure à celle côté allemand (4,6 %). La Pologne, avec 1,6 Mt, occupe le 4e rang européen derrière la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ces deux derniers la devançant d’une pointe de bec.

Les exportations polonaises font carrément des étincelles, à 22,5 % de croissance annuelle moyenne (7,2 % pour le voisin germanique). A 518 000 t, leur niveau est comparable à celui des volailles allemandes. Elles expliquent l’essor de la production nationale, face à un marché domestique atone. La Pologne diversifie ses débouchés, tant à l’intérieur du marché européen (République Tchèque, Slovaquie...) que vers le grand export (Hong Kong). Une percée s’opère vers la France (+32 % entre 2009 et 2013), laquelle freine en parallèle ses achats venant d’Outre-Rhin.

Cette dynamique polonaise s’appuie sur des coûts de production remarquablement faibles. Le prix de revient sortie abattoir, toujours selon l’étude 2013 de l’université hollandaise, est estimé à 1,54 euros/kg. En cause notamment, le faible coût de main d’œuvre. Des industriels comme LDC ou Wiesenhof ont d’ailleurs choisi de s’implanter en Pologne. 

LE MONDE A FAIM DE VOLAILLE 

Le marché mondial de la volaille restera porteur dans les prochaines années. Démographie, montée du niveau de vie dans les pays émergents (et donc de la consommation de viande), avantage comparatif face aux autres produits carnés (prix, pas d’interdit religieux, qualité...) expliquent cela. Une croissance ralentie se dessine néanmoins par rapport à la dernière décennie. Elle devrait avoisiner 1 à 2 % par an, contre 3 à 4 % entre 2003 et 2012, à cause notamment d’une moindre poussée démographique. La production grimpera surtout dans les pays émergents, en Afrique, Asie, Amérique du Sud et Russie. En parallèle, exception faite de cette dernière, leurs importations de volaille continueront d’augmenter. Avec comme sources d’approvisionnement les fournisseurs traditionnels, États-Unis et Brésil. Les marchés matures de l’UE et du Japon resteront eux globalement stagnants sur la prochaine décennie, à la fois en production, demande et échanges.

Côté export, le poulet brésilien affiche un léger retrait, à -1 % en 2013, essentiellement vers l’UE (-13 %), la Chine et l’Afrique du Sud. Il garde une dynamique vers le Moyen- Orient (+2 %) et en particulier l’Arabie Saoudite (10 %), de loin son premier client (16 % en 2012 contre l’UE 11 % et le Japon 10 %). Le Brésil poursuit activement sa stratégie de pénétration du Proche et Moyen-Orient.

L’essor fulgurant de la filière volaille allemande semble désor- mais achevé. Sa production plafonne depuis 2010 (voir l’encadré) et son export recule, notamment vers la France. En cause, de nouvelles contraintes : hausse des salaires et instauration prochaine d’un salaire minimum dans le secteur de la viande, présence d’élus Verts dans certains Länder, montée des critiques contre l’élevage industriel... A l’opposé, la Pologne consolide nettement sa place de 4e acteur européen, établissant un nouveau record de crois- sance de ses exportations (voir l’encadré). 

La filière française entre deux scénarios

En France, la production française de volailles de chair progresse de 1,2 % en 2013. Elle bénéficie d’une stabilisa- tion des échanges (-0,1 % à l’export, +0,1 % à l’import), qui rompt avec la dégradation constante des années antérieures. 

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Reste un grand écart entre espèces :

Le poulet gagne du terrain. Sa production affiche +5 % en 2013. La France exporte davantage de poulet (+2,7 %), malgré un net tassement au dernier trimestre suite à l’arrêt des restitutions européennes. Élément nouveau, le débouché UE s’élargit de façon marquée (+8,8 %). Les importations reculent un peu (-0,5 %), mais les diffé- rentes origines connaissent des fortunes variées. D’un côté, la Pologne continue d’exploser (+19 %). De l’autre, l’Alle- magne plonge (-13 %), encore plus les pays tiers (-22,9 %). 

La dinde accélère son déclin. Tous les voyants sont au rouge : production à -6,9 % en 2013, importations +6,7 %, exportations -13,6 % (vers l’UE, avec -9,6 %, comme vers les pays tiers, -24,1 %).

Deux scénarios sont alors envisageables pour la volaille fran- çaise. Celui d’une stabilisation voire d’une légère croissance de la production, tirée par le poulet et la reconquête partielle du marché intérieur, notamment en poulet standard. L’autre, basé sur un déclin réamorcé. Il mêle à la fois un repli de la production et une dégradation des échanges commerciaux. 

L’hypothétique stabilisation de la filière 

La consommation française de volaille apparaît dynamique en 2013, à +1,6 % mesurée par bilan. Ses moteurs : le poulet (+3,2 %) et les produits élaborés. Même en poulet label, grâce à la modération des prix (+1,1 % contre +3,7 % pour l’ensemble du poulet), les achats des ménages progressent, à +3 %. Ceux-ci régressent néanmoins pour la dinde (-3,2 %) et le canard (-5,5 %), handicapés par leurs prix.

Pour les prochaines années, la demande en poulet devrait rester porteuse. Il s’agit d’un produit attractif en prix, comparé aux autres viandes. Une chance, dans un contexte écono- mique encore difficile. Ce maintien de la consommation domestique paraît l’élément essentiel d’un scénario de stabi- lisation de la filière. La volaille française bénéficie en plus d’une campagne de promotion, soutenue par un nouveau logo. Action qui semble porter ses fruits, puisque les importa- tions marquent le pas en 2013. Un autre signal positif vient de l’Allemagne, dont la production se stabilise et l’export recule. 

une reprise du déclin après la pause de 2013 ? 

La filière grand export n’a pas encore digéré l’arrêt des resti- tutions au 18 juillet 2013. C’est elle qui a tiré l’an dernier les ventes françaises à l’étranger, avec le poulet congelé. Mais les scores montrent un basculement des exportations au Proche et Moyen-Orient : +8,3 % de janvier à juillet, -6 % entre août et décembre. Autant dire que les 230 000 t atteintes semblent difficiles à rééditer, compte tenu aussi d’une demande s’orientant vers les découpes, quasi-absentes dans le catalogue français.

Pour encaisser le choc de l’arrêt des restitutions, Bruxelles a autorisé la France à accorder une enveloppe de 15 millions d’euros aux éleveurs. Un montant bien inférieur aux anciennes aides, les deux opérateurs bretons concernés ayant perçu 74 millions d’euros en 2012. Il s’agit en plus d’un soutien ponctuel, qui ne donne aucune visibilité à la filière sur le moyen terme.

Les opérateurs doivent réorienter une partie de leur produc- tion vers les marchés européens, avec des produits adaptés. Cela passe en France par une reconquête du poulet stan- dard. Encore faut-il surmonter la concurrence, notamment celle grandissante de la Pologne (lire l’encadré en page suivante). 

La filière française doit aussi vaincre un manque structurel de compétitivité :

  • les coûts en élevage à 1,36 euros/kg, contre 1,33 en Allemagne (d’après
     les chiffres 2011 de la prestigieuse Université de Wageningen) ;
  • ateliers de petite taille ;
  • éleveurs vieillissants et peu spécialisés ;
  • bâtiments âgés ;
  • performances technico-économiques disparates, liées à des contrats d’intégration pas assez incitatifs ;
  • les coûts industriels de 1,7 euros/kg sortie abattoir, contre 1,64 en Allemagne ;

■ outils de faible dimension comparés aux allemands ;

■ parc souvent ancien et insuffisamment automatisé ;

■ surcapacités, qui pénalisent la rentabilité et freinent les investissements ;

■ gammes de produits trop larges ;

■ les relations conflictuelles avec
 les distributeurs, dont les marges ont progressé en 2012, contrairement à celles de l’industrie.

Autant d’éléments qui pourraient s’aggraver en cas d’ouver- ture plus grande du marché européen. La menace est bien réelle, vu la perspective d’un accord de libre-échange avec les États-Unis, de l’ouverture possible d’un quota d’importa- tion pour les volailles ukrainiennes, d’une autorisation pour le poulet cru thaïlandais. Sans oublier un regain de concur- rence à l’export, lié à l’assèchement du débouché vers la Russie, qui devient autosuffisante.

Pour éviter le déclin, la filière française doit remplir plusieurs conditions. une modernisation des systèmes d’élevage est indispensable, avec des bâtiments rénovés, l’accroissement des surfaces et la limitation des impacts environnementaux, tout en valorisant les potentialités énergétiques des élevages (méthanisation). Idem pour les outils industriels, parallèlement à la résorption des surcapacités. Une révision des contrats est à mener, dans le sens de l’incitation à la performance, d’un meilleur partage des risques. Enfin, la construction d’un partenariat au sein de la filière, notamment avec la grande distribution. sauf à remplir ces conditions, le scénario du déclin paraît inévitable. 

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Commentaires 4

acid

je crois qu'une fois de plus geo a raison , sans les restitutions une bonne partie de la filiere volaille serait deja comdamnée, puisque non on ne produira pas au prix des bresiliens , et que le modele hollandais de surintensification ne fait que creer des vegetariens

geo

@AVI51: attention, je ne parle pas de subventions aux producteurs mais aux industriels de la volaille. Ce système revient à dire que le producteur est indirectement subventionné par ce système car la volaille pouvait être achetée plus chère au producteur du fait des restitutions à l'export. Sans restitutions, permettez moi de douter de la viabilité d'un investissement à 650 000€ et si vous subissez la plus mauvaise année en 2013, ce n'est certainement pas un hasard...
Aussi, je ne dénigre pas l'avenir. J'ai à plusieurs reprises mis en garde contre la bombe à retardement que constitue cette filière basée sur l'export qui, sans aides, sort de suite de la course. Et c'est bien dans une logique collective que j'inscris mon propos, afin de trouver des solutions d'anticipation. Bon courage à vous!

AVI51

@ geo
Une grande partie de la filière se passe de soutiens publics : ce qui fait sa force. Depuis 15 ans que nous sommes producteurs de poulets, nous avons investis 200.000 puis 650.000 euros sans un centime d'argent public. Et pourtant nous sommes encore là.
Evidemment, la situation économique pourrait être meilleure, nous venons de subir la plus mauvaise année depuis 15 ans. C'est en se battant tous ensemble pour conserver une filière d'avenir que nous surmonterons cette passe. Mais bien sur il est plus facile de dénigrer le travail des autres et de jouer les oiseaux de mauvais augures !!!

geo

Parier sur un avenir positif de la filière me semble très risqué. La fin des soutiens à l'exportation sonne une nouvelle ère et la révélation au grand jour que cette filière est en très grand danger sans soutiens publics. La France ne peut absolument pas rivaliser avec le poulet brésilien pour des raisons toutes simples: comment voulez-vous comparer le coût de production de deux pays quand un des deux fait 2 récoltes/an et emploie une main d’œuvre avec un salaire dérisoire? La filière va se restructurer, des emplois chez Doux et Tilly Sabco seront supprimés et un décalage d'une partie de la production vers du qualitatif (pas toute la filière car certains ménages continueront de manger du poulet industriel pour raison économique avant tout) permettra à la filière d'entrevoir un avenir à moyen terme.

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