Poules pondeuses en crise : L'anticipation des normes bien-être suspendue aux cours des oeufs

Pascal Le Douarin

La plongée européenne des cours des oeufs impose aux producteurs français hors normes bien-être de se décider rapidement entre changer leurs cages ou arrêter leur élevage.

Jusqu'au mois d'avril, tout allait pour le mieux dans le monde de la production des oeufs de consommation en cage. Depuis mars 2009, les cours n'avaient jamais été aussi élevés. Qui plus est, après la flambée des matières premières de mi-2007 à fin 2008, le coût alimentaire était revenu à un niveau raisonnable, avec une baisse de l'ordre de 30 % en 2009 poursuivie en 2010. Les raisons de ces niveaux historiques, données en assemblées générales de groupements bretons, évoquaient la chute du cheptel allemand et la mise aux normes bien-être, d'où un manque d'offre. Par ailleurs, la demande était bonne, voire en augmentation dans les GMS.
Dans ce contexte euphorique, il était donc envisagé par certains producteurs, non-équipés des nouvelles cages, de faire durer le vieux matériel une année de plus, voire deux en faisant une mue. Ils pensaient pouvoir être autorisés, comme ce fut le cas lors du passage de 450 à 550 cm2 par poule, à terminer en 2012 le lot entamé en 2011.

Après une période de manque d'oeufs qui a amplifié les cours européens, la légère surproduction a fait plonger les cours depuis mars. (P. L. Douarin)

Après une période de manque d'oeufs qui a amplifié les cours européens, la légère surproduction a fait plonger les cours depuis mars. (P. L. Douarin)

Dur retour de balancier

Depuis mars, la courbe des cotations des oeufs coquille (la TNO du journal Les Marchés) n'a cessé de dévisser. Tout comme la TNO des oeufs destinés à l'industrie. En juillet, les cours industrie ont été en moyenne à 37,5 c€/kg (contre 1,113 €/kg en mars), sous la barre du coût alimentaire. Avec un plus de 2 kg d'aliment à plus de 200 €/tonne nécessaire par kg d'oeuf produit, c'est mathématique : plus on produit et plus on perd. Cette situation n'est pas propre à la France. Les « bourses » européennes réagissent toutes de la même manière (Kruisouthem en Belgique, Weser-ems en Allemagne, Nop aux Pays-Bas). De « déficitaire » en 2008/2009, la production serait devenue « pléthorique » en 2010, du fait de l'attrait des cours, du cumul de production des installations hors-normes non arrêtées et de leurs remplaçantes, et du « temps de lecture » du phénomène. « L'excédent d'oeufs n'est sans doute que de quelques pourcents, mais c'est suffisant pour déséquilibrer fortement le marché », analyse Patrice Sort, qui négocie les oeufs de la coop du Gouessant en Bretagne. « Nous subissons en quelque sorte, le retour du balancier, dans la mesure où en 2009 le cours des oeufs était anormalement haut. »

Réformes anticipées

Ces chutes de cotations ont-elles déjà impacté les producteurs ? Sans doute, mais il est difficile de savoir à quel point, puisque le lien entre la TNO et le prix payé diverge de l'un à l'autre. Les « indépendants », mettant eux-mêmes en marché, sont plus frappés que ceux en contrat avec un repreneur, privé ou coopératif, qui sert de tampon. Pour ces éleveurs « contractés », l'effet négatif du cours est tempéré par la part de rémunération indexée sur le prix de l'aliment. Néanmoins, cette situation ne pourra pas durer bien longtemps, car les repreneurs d'oeufs n'ont pas vocation à perdre de l'argent. D'autant qu'ils subissent en plus l'effet ciseau de la hausse des matières premières alimentaires. Pour réduire les pertes, des réformes anticipées ont déjà eu lieu depuis le mois de juin. D'un âge d'abattage à 72-74 semaines, on est passé à 66-68 semaines, la date de mise en place du lot suivant restant inchangée. « Si cela ne suffit pas, on abattra plus jeune encore », souligne Hugues Mongé de Glon-Sanders. Les abattoirs spécialisés ont tourné à plein régime, mais avec la fermeture estivale de quelques outils, ils ont eu du mal à absorber l'offre de poules de réforme.

L'autre moyen de réduction serait de limiter les mises en places. « Ceux qui en ont les moyens financiers doivent mettre à profit cette mauvaise période pour accélérer leurs travaux de mise aux normes 2012 », estime Hugues Mongé. Ce serait le cas des éleveurs indépendants qui ont pu engranger du « cash » depuis trois ans. Mais, faute de garanties suffisantes (apport personnel, caution du repreneur, contrat « béton »), une minorité importante d'éleveurs hors normes ne pourra pas obtenir le prêt de banques devenues plus exigeantes. Ceux-ci, risquent fort de subir les règles du marché. « Au Gouessant, depuis 2008 nous disons aux éleveurs que toutes les poules devront être aux normes en 2012 », précise Patrice Sort. « On a pas le choix, même si quelques-uns vont devoir arrêter. » Même fermeté ailleurs en Bretagne, comme chez Nutréa et Glon-Sanders. « Préfèreront-ils arrêter à la fin de leur lot en cours ou bien faire une dernière mauvaise année » se demande Hugues Mongé, « sachant que nous ne savons pas à quel prix ces oeufs seront repris en 2012. »

Evolution des cours coquille et industrie sur le marché français

Evolution des cours coquille et industrie sur le marché français

 

Pas de consignes administratives

Les 4 à 5 milliards d'oeufs écoulés en GMS seront sans doute issus d'élevages aux normes pour éviter les représailles des protectionnistes. Reste les marchés de l'industrie et des ovoproduits. « Selon l'état du marché -excédentaire ou déficitaire- l'application de la norme sera plus ou plus restrictive », analyse Jean-Yves Thomas de Nutréa, « mais il faut décider rapidement des mises en élevage des poules qui vont déborder leur production sur 2012. » De son côté, la DGAL, qui gère le dossier bien-être, s'en tient à la norme pour toutes les poules au 1er janvier 2012. Dans les régions, début août les services vétérinaires attendaient des instructions pratiques. Le ministre Bruno Lemaire se prononcera peut-être mi-septembre lors du Space. Cependant, il est fort probable que la charte sanitaire ne sera pas prolongée au-delà du 31 décembre 2011 pour les hors normes, afin de ne pas risquer les foudres de Bruxelles ou celles des protectionnistes. Au bout du compte, au lieu d'un allongement du délai de mise aux normes, on risque d'assister à un raccourcissement de la date effective de mise en application des nouvelles normes. Et qui sait, les cours seront peut-être à des niveaux corrects dans un an.

 

Source Réussir Grandes Cultures Septembre 2010

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