Spécial anti-crise : Anticiper - Surmonter les crises : vers l'exploitation flexible

CER France, Gérer pour gagner

L'agriculture ne vit pas une crise, mais des crises. Comment les surmonter ? Voici l'analyse de Thierry Lemaître et Jacques Mathé, deux économistes réalistes, concrets et optimistes.

D'abord, la question que tout le monde se pose : combien de temps la crise économique va-t-elle durer ?

Jacques Mathé : On va aller de surprise en surprise, car il reste des “produits pourris“ dans les banques. Ce qui m'inquiète, ce sont toutes ces PME qui tombent. Pendant un moment, elles ont vécu sur les commandes en cours. Maintenant, des pans industriels entiers s'effondrent, entraînant les sous-traitants dans leur chute.

Thierry Lemaître : Je vois deux scénarios. Le pire, on va jusqu'au bout de la dérégulation, avec une décroissance généralisée. Le médian, les entreprises innovent, des nouveaux secteurs émergent, et la machine repart d'ici 2 ou 3 ans.

Jacques Mathé : Je suis quand même optimiste. On voit déjà le développement des mini-entreprises, encouragé par l'Etat, comme en témoigne le nouveau statut d'autoentrepreneur. Cela préfigure peut-être
l'économie de demain, basée sur des systèmes productifs complètement éclatés.

Comment notre système économique va-t-il retrouver un nouvel équilibre ?

Jacques Mathé : La crise que nous vivons est violente, c'est une véritable rupture avec le passé, qui va engendrer de nouveaux équilibres, de l'innovation. C'est complètement différent d'une crise conjoncturelle, qui pousse les systèmes en place à s'adapter.

Thierry Lemaître : C'est tout un mode de gouvernance qui doit changer, pour retrouver des visions à moyen terme, au lieu de résultats à court terme. L'économie virtuelle imposait une rentabilité à deux chiffres, l'oeil rivé sur la Bourse. Ce système a incité les entreprises à décapitaliser.

Peut-on dire que l'agriculture est épargnée ?

Jacques Mathé : Le gros avantage des produits alimentaires, c'est le peu d'élasticité entre le revenu et la demande. Je m'explique : il faut bien manger tous les jours, donc il y a toujours des commandes, et donc un minimum de production à assurer. Contrairement à un industriel qui peut se retrouver du jour au lendemain avec un carnet de commande vide. Les marchés agricoles devraient être durablement porteurs.

Thierry Lemaître : Il y a quand même une réduction des volumes de consommation, une modification des comportements des consommateurs.

Jacques Mathé : En période de déstabilisation, le consommateur recherche d'abord des premiers prix, mais aussi à se rassurer et il se lâche de temps en temps sur des produits “plaisir“. La nourriture fait partie de ces produits “doudous“.

Thierry Lemaître : D'un autre côté, le consommateur revient aussi vers les produits moins élaborés, ce qui signifie moins de produits carnés. En parallèle, les pays émergents, touchés de plein fouet par la récession, diminuent aussi leur consommation de viande.

Les marchés et filières connaissent pourtant des turbulences majeures.

Jacques Mathé : La question de la santé de leurs partenaires économiques devient cruciale pour les agriculteurs. C'est là que se situe le risque majeur. Les transformateurs vont subir ce que subit l'industrie en général, et seront rattrapés par les problèmes de financements bancaires.

Thierry Lemaître : Jusqu'à présent, les agriculteurs n'ont jamais été confrontés au risque commercial dans les productions soutenues. Ils livrent, ils sont payés. Mais les résultats sont catastrophiques dans les laiteries. Si l'une dépose le bilan, à qui les agriculteurs vont-ils livrer leur lait ? Le risque de marché tient aussi à la volatilité des prix. Ainsi, en grandes cultures, la dépendance vis-à-vis des marchés internationaux et des parités monétaires est déterminante. Quelle sera la parité euro/dollar au sortir de la crise dans quelques mois ? L'avantage en céréales, c'est qu'on peut stocker… mais cela a aussi un coût.

Confrontés à des marchés en montagnes russes, comment les agriculteurs doivent-ils gérer leur exploitation ?

Jacques Mathé : Leur seule variable d'ajustement, c'est la capacité de gérer leur point mort, autrement dit, de baisser les coûts. Car leur outil de production est rigide, l'investissement est lourd, les engagements financiers énormes.

Thierry Lemaître : Ce manque de souplesse bloque la capacité d'adaptation vers d'autres moyens de production. La mise aux normes est une contrainte financière lourde, elle bloque des capacités pour d'autres investissements pendant des années !

Jacques Mathé : Il y a quand même une flexibilité possible dans la manière de travailler. On ne peut plus avoir chacun sa dessileuse qui fonctionne 20 minutes par jour ! Mais partager les coûts n'est pas si simple ! Cela entraîne une perte d'indépendance, de pouvoir de décision.

L'évolution de la PAC va-telle intensifi er les effets de la crise financière ?

Jacques Mathé : La diminution des soutiens va fragiliser tout le secteur agricole. Les laiteries, déjà en difficulté, ne peuvent plus vendre la poudre. Et certaines sont incapables de se repositionner sur un autre produit. En revanche, certains seront davantage épargnés, comme les circuits courts et le bio.

On entend dire que les banques ne prêtent plus, ou qu'elles durcissent leurs critères. Qu'en est-il exactement ?

René Ricol : Aujourd'hui, globalement, les banques jouent le jeu. Elles acceptent la prise de risque et apprécient le professionnalisme des équipes de médiation. Il reste des îlots de résistance, parfois les fonds décidés en médiation mettent encore trop de temps pour être libérés. Mais, de façon générale, le dispositif de médiation nous permet de traiter les dysfonctionnements avec nos correspondants dans les banques pratiquement en temps réel. En 6 mois, la Médiation a reçu plus de 11 700 dossiers, en a instruit près de 7 000, qui dans deux-tiers des cas se sont réglés positivement. 913 millions d'euros de crédit ont été débloqués, près de 4 600 entreprises ont été confortées dans leur activité et plus de 100 000 emplois ont été préservés. Le traitement des besoins de financement en fonds propres est également une nécessité pour un grand nombre d'entreprises en difficulté malgré leur potentiel de croissance. La convention de partenariat que nous avons passée avec les acteurs du capital investissement répond à cette attente.

Que conseillez-vous à ceux qui sont fragilisés, voire affaiblis ?

René Ricol : Surtout, de ne pas attendre d'être au pied du mur pour demander de l'aide. Dès les premiers signes de tension de trésorerie, la Médiation du crédit est là pour intervenir. Plus les difficultés sont prises en compte en amont, plus rapide est la solution. Le chef d'entreprise ne doit pas hésiter à solliciter les conseils de son expert-comptable, qui saura se mobiliser, faire avec lui un diagnostic de la situation et l'orienter vers le dispositif le plus adapté. Il peut aussi solliciter l'intervention d'un Tiers de Confiance de la Médiation de son département en appelant notre plateforme téléphonique au 0 810 00 12 10. Pour saisir le Médiateur, il suffit de déposer un dossier en ligne sur le site mediateurducredit.fr. Dans les 48 heures, le médiateur départemental, qui est aussi le Directeur départemental de la Banque de France, prend en charge le dossier et contacte le chef d'entreprise.

Et pour les autres, qui ont des bases plus solides, que préconisez vous ?

René Ricol : Pour se protéger et se développer, le chef d'entreprise doit
avant tout apprendre à anticiper et à mieux gérer les risques. Pour cela,
une communication solide et régulière avec ses établissements financiers est indispensable. Il doit aussi veiller à l'opportunité de son positionnement sur le marché, en développant si nécessaire des stratégies de niches pour assurer la pérennité de son activité.

 

Source CER France, Gérer pour gagner Août, Septembre, Octobre 2009

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