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Des jachères Calvados pour nourrir les abeilles

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Des jachères Calvados pour nourrir les abeilles

Dans les plaines de Caen, agriculteurs et apiculteurs expérimentent les jachères apicoles pour nourrir les pollinisateurs et augmenter la production agricole, Rodolphe Lormelet, jeune céréaliers, participe au projet

Des jachères Calvados pour nourrir les abeilles

Qui a dit qu’agriculteurs et apiculteurs ne pouvaient pas travailler ensemble ? Dans le Calvados, six agriculteurs sont en train de prouver le contraire en expérimentant des jachères apicoles. Rodolphe Lormelet est l’un d’eux. Ce jeune céréalier cultive 50 ha à Épaney, dans la plaine de Caen, une bande de 30 km de cultures entre deux zones d’élevage (le Pays d’Auge et la Suisse normande). Il travaille main dans la main avec Olivier, un proche collègue : d’ici la fin 2015, les deux cultivateurs exploiteront 480 ha. C’est un champ d’Olivier qui accueille la plate-forme expérimentale du groupe. À l’entrée de la parcelle, une pancarte résume l’esprit du partenariat passé avec la fédération Abeille normande du Calvados : « Moi, je sème une jachère apicole pour nourrir tes abeilles. Et toi, tu mets des ruches pour polliniser mes cultures et m’aider à lutter contre les ravageurs. » 

« Dans le secteur, nous avons la chance d’avoir Bruno Soenen, un agriculteur qui expérimente beaucoup, lance Rodolphe pour expliquer la genèse du projet. Il a été le premier ici à implanter des bandes apicoles, en partenariat avec Syngenta. » L’étape suivante consistait à convaincre un apiculteur d’y installer une ruche. Sur le papier, le deal est simple. Les fleurs des jachères fournissent de la nourriture aux abeilles quand elles n’en trouvent pas dans la nature. Elles pollinisent aussi les cultures qui en ont besoin, comme le colza et le tournesol, avec à la clé un gain potentiel pouvant atteindre 3 qx/ha en colza. 

Les abeilles, " sujet tabou"

Rodolphe se souvient encore de la réunion de lancement, à la coopérative Agrial qui porte le projet. « Tout le monde a vidé son sac. Les apiculteurs ont dit ce qu’ils pensaient des agriculteurs. Les agriculteurs ont expliqué les contraintes réglementaires (notamment le calendrier, NDLR) qui font que leurs jachères ne pouvaient pas être butinées par les abeilles. » Une discussion indispensable avant de démarrer un travail en commun. « Les abeilles sont un sujet tabou, note le jeune céréalier. Mais si on se met autour de la table et qu’on s’écoute, on peut monter des projets intelligents. »

Au printemps 2015, Rodolphe et Bruno mettent en place la plate-forme d’essais : douze bandes, soit quatre mélanges de plantes semés à trois dates différentes. Le but est de détermine r quelles sont les plantes préférées des abeilles et à quelles dates elles en ont besoin. Deux ruches et deux nichoirs sauvages complètent le dispositif. Le suivi, réalisé par Agrial, consiste en une pesée des ruches. Des analyses de pollen et de miel indiquent quelles plantes les abeilles ont butinées. De la phacélie ou de la luzerne ? Du trèfle d’Alexandrie, du trèfle incarnat ou de la moutarde brune ? Résultat : les mélanges à base de phacélie remportent la palme. Rodolphe y observe une quinzaine d’abeilles au m² et autant de bourdons. « J’étais même étonné qu’il y en ait autant dans la nature ! » Les bandes attirent aussi des auxiliaires, avec l’espoir de « peut-être éviter un passage d’insecticide ». Associée à la moutarde, la phacélie doit être dominante, car la moutarde, plus haute, gêne les insectes dans leur butinage. Par contre, les mélanges commerciaux de jachères fleuries attirent peu les pollinisateurs. Enfin, étaler les dates de floraison est indispensable, car « les abeilles ont besoin de nourriture en juin, en août, voire en septembre », poursuit Rodolphe.

Des jachères Calvados pour nourrir les abeilles

À nous de nous prendre en main

Implanter un hectare de jachère apicole coûte 100 €, ont calculé les agriculteurs (semences et trois déchaumages dont un faux semis). Le temps de travail ? « Une semaine à deux, bénévolement », précise Rodolphe. Le jeune cultivateur a aussi implanté 1,5 ha de jachères apicoles sur sa propre exploitation, « dans tous les endroits où je ne peux pas rentrer avec le pulvé’ ». L’expérimentation collective continuera en 2016, après la destruction de trois quarts des bandes par broyage. Le quart restant servira de support à une autre expérience : « Nous allons en exporter une partie après fauche et andainage, en broyer une autre et en laisser une troisième. Le but est de voir comment la jachère redémarre. » Ce test nécessitera une dérogation de la part de l’administration : il est interdit d’exporter des plantes d’une jachère, car elle ne doit générer aucun revenu.

En juillet 2015, les agriculteurs-chercheurs ont invité les élus et l’administration à visiter leur plate-forme. « L’occasion de montrer à l’administration que la réglementation est défaillante », pour Rodolphe Lormelet. Il existe quatre jachères différentes avec chacune leur propre cahier des charges. Lui veut proposer à l’administration une unique jachère « biodiversité », avec un seul calendrier. « Il ne faut pas prendre l’agroécologie comme une contrainte, mais en faire quelque chose d’intelligent et montrer à l’administration qu’elle peut laisser faire les agriculteurs », résume-t-il. Son groupe a par ailleurs déposé un dossier GIEE, sans avoir obtenu de réponse à l’heure où ces lignes sont écrites. Mais l’expérience continuera, avec ou sans GIEE. « C’est à nous agriculteurs de nous prendre en main et de collecter des données pour changer les mentalités de nos copains écologistes », conclut Rodolphe dans un sourire. 

Rodolphe cultive la biodiversité

Colza, blé, orge, pois potager, betterave sucrière, lin, tournesol, etc. Rodolphe Lormelet a choisi de cultiver la diversité. Il compense la petite taille de son parcellaire (50 ha) par la multiplication de semences et donc une meilleure valeur ajoutée à l’ha. Depuis son installation en 2010, toute sa surface est cultivée en non labour (travail superficiel). « Je laisse travailler les rayons UV, la pluie et les vers de terre. Il faut sans cesse s’adapter au climat. C’est plus compliqué que le labour, mais aussi souple : je peux préparer le terrain à l’avance, il n’y a plus qu’à semer plus tard. »

Une organisation du travail qui lui permet de dégager du temps pour d’autres activités : le syndicalisme – Rodolphe était président des JA du Calvados jusqu’en juillet 2015 – et les expérimentations. Le jeune cultivateur multiplie les essais de jachères pour favoriser la biodiversité : phacélie et tournesol, fétuque et sorgho pour le gibier, phacélie et sarrasin DR comme couverts végétaux. Son dernier projet ? Semer des bandes de fétuque élevée au milieu d’un de ses champs, tous les 150 m, pour favoriser le développement des carabes, des prédateurs naturels des limaces. Un essai qui démarrera en 2016 et servira à protéger un colza….ans trois ans.

Source : JAMAG - Yannick GROULT - n° 720 - Décembre 2015

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