Blé français : l'écoulement ne sera pas facile

Crédit Agricole, pôle AgroAlimentaire

Blé français : l'écoulement ne sera pas facile

La remarquable récolte de blé 2015 se produit dans un contexte de marché qui n’est pas facile, l’euro bas ne suffisant pas à assurer la compétitivité face à d’autres devises bien plus dévaluées (Russie, Ukraine, demain Argentine) et aux concurrents européens. Le blé va essayer de gagner sur le maïs qui se fait plus rare, mais encore une fois la solution sera recherchée à l’exportation. L’ampleur des volumes en présence et les engorgements portuaires qui peuvent en résulter font que l’attente de prix améliorés peut être payante si des difficultés climatiques se précisent, mais risque d’être aléatoire.

Blé français : l'écoulement ne sera pas facile

A nouveau, c'est du grand export que dépendra le bilan final

L’an dernier, la filière grains avait créé la surprise en écoulant la difficile récolte 2014 avec une exceptionnelle créativité et de nouveaux débouchés en blé fourrager. Le stock de report était resté très raisonnable, à 2,5 Mt.

Cette  année, la situation est meilleure sur le plan de la qualité et l’euro bas a amélioré la compétitivité dès le début de la saison de commercialisation. Mais d’un autre côté le volume est encore plus important, la concurrence plus forte et les prix un peu plus bas,  alors qu’il s’agit de vendre non pas du blé fourrager mais du blé meunier, en principe mieux valorisé. FranceAgriMer prévoit des exportations sur pays tiers en augmentation, mais légère  (11,5 Mt vs 11,4 Mt), et cette prévision pourtant plutôt optimiste amènerait une augmentation du stock de report  à 5 Mt, alors que celui-ci n’a pas dépassé 3,5 Mt depuis au moins 15  ans.

Blé exportation pays teirs

Côté concurrence, les États-Unis, le Canada et le reste de l’Europe (notamment la Pologne) seront en retrait dans  leurs exportations de blé pour diverses raisons (ressource, devises). En revanche,  l’Argentine probablement et les concurrents les plus directs que sont les pays de la Mer Noire vont être davantage présents  :  l’Ukraine grâce à sa  bonne récolte (mais le niveau de qualité est rapporté en baisse), la Russie en fonction de moindres limitations à l’export (baisse présumée de  la taxe), et les deux pays  grâce  à la forte dévaluation de  leur devise.  Les exportations russes et ukrainiennes ont démarré rapidement.  Elles pourraient ensuite se replier, mais la Roumanie et la Bulgarie devraient être très présentes sur le marché dans les mois qui viennent.

Blé français : l'écoulement ne sera pas facile

Depuis 2013/14, la concurrence européenne sur pays tiers a en effet nettement augmenté, avec surtout l’Allemagne, la Roumanie, ainsi que les pays Baltes, la Pologne, la Bulgarie.

Côté clients, l’Algérie revient  en  force : elle  est  très exigeante en qualité et l’offre de 2014 ne lui convenait pas. En revanche, l’Égypte, plus tolérante et qui avait contribué à sauver la situation l’an dernier, revient vers l’origine russe qui,  au  début  novembre,  a assuré  60 % de  ses  achats. Le  Maroc,  à la tête d’une très bonne  récolte,  avait placé des  taxes  à l’importation programmées   pour  baisser  en novembre : ses achats  pourraient se maintenir sur l’année, mais  pas  à un niveau  très élevé.  La Tunisie apporte une bonne surprise : le 17  novembre, France Export Céréales  a annoncé  la livraison d’ici février 2016 de 650 kt de blé à l’Office tunisien des céréales.  Les deux années  précédentes les ventes n’avaient guère dépassé 150 kt. L’Éthiopie  aussi annonce  des importations en forte hausse avec  un appel d’offres pour 1  Mt de  blé : la récolte est en baisse  du fait d’une sécheresse imputée à El Niño. C’est toutefois surtout la Mer Noire qui est attendue sur ce contrat.

Les ventes à l’Asie qui avaient  atteint 1,3   Mt en  blé  de qualité fourragère l’an dernier ne vont pas  forcément se reproduire, même si l’Indonésie a récemment acheté  50  kt de  blé français. S’y ajoute l’orge vers la Chine, un flux de plus d  2  Mt l’an dernier,  dont la poursuite pose  question (voir article :  Grains mondiaux : à l'heure de l'abondance, que va consommer la Chine ? )

Dans ce contexte difficile, l’avancement de la campagne est complexe.

Depuis la  moisson, on a assisté à une  certaine  rétention de la part des producteurs. Des volumes vendus à l’Algérie ont dû être achetés  dans  les Pays Baltes faute d’une offre adaptée en France. On constate également un engorgement des ports, d’abord par l’orge, puis par le blé. Mi-novembre, 3  grands  opérateurs  (Sénalia,  Nord  Céréales,   Socomac) ont annoncé  qu’ils refusaient de  nouvelles livraisons, après une précédente  fermeture un peu plus tôt dans la saison. Le problème de stockage s’est posé dès le début de la moisson.

Pourtant les expéditions progressent : sur les 4 premiers mois de la campagne, 2,7 Mt étaient embarquées, le même niveau qu’en 2014. Mais cette année,  le volume à exporter est plus élevé, et un ralentissement se profile pour novembre.

Les prix, dans ce contexte, sont pour l’instant plutôt favorables au blé français, qui début novembre était dans un mouchoir avec le blé Mer Noire, à 195 USD/t. Mais la différence de coût du transport, même réduite avec la baisse  des taux de fret, demeure un handicap en particulier sur l’Égypte.

La situation est cependant  compliquée par  une  base  très négative : il s’agit de la différence entre le prix spot et le prix à terme, qui a pu atteindre - 28 €/t, reflétant un manque de demande  immédiate. La variation de la base  et le manqué de  convergence  qui  peut  survenir lors de  l’échéance   du contrat à terme fragilisent les couvertures fondées  sur ces contrats. La même situation de base  très négative s’observe actuellement sur le blé d’exportation aux États-Unis.

Depuis  2014, les  spéculateurs  à court  terme du  marché de  Chicago  fluctuent dans  leurs positions sur le blé,  mais en n’étant presque jamais acheteurs nets. Ils ont été plus optimistes sur le  prix en  décembre  2014 et  juin 2015, mais sont depuis en repli, alors que les investisseurs à long terme diminuent très progressivement leur position. Pour le marché européen,  ce type d’information sur les positions des différentes catégories  d’acteurs  n’a  pas  encore  été  rendu disponible. On peut supposer qu’ici non plus ce ne sont pas les financiers qui soutiennent les prix

Aux États- Unis aussi, les producteurs « spéculent » sur une hausse du prix du maïs  C’est une position à double tranchant, cette rétention pouvant avoir pour conséquence une baisse  à court  terme. Compte  tenu de  l’importance de la récolte, la France court  des  risques à prendre  du retard dans la commercialisation, car la capacité portuaire peut être insuffisante pour le rattraper. Une fois que l’Algérie et la Tunisie  auront fait le plein, le marché égyptien pourra faire la différence, et il s’agit surtout d’une question d’accepter  ou non un sacrifice de prix.

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Source PRISME décembre 2015

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