Branle-bas de combat dans la chimie du végétal

Nicole Ouvrard - Réussir Grandes Cultures Novembre 2012

Production de spiruline. © Commission européenne
La chimie verte est en plein développement. Reste à trouver un cadre économique et réglementaire stable au niveau national et européen. © Commission européenne

La chimie du végétal française est portée par une recherche dynamique et une demande soutenue. Mais elle doit défendre le modèle d’une bioraffinerie territorialisée et trouver des financements pour lancer la phase industrielle.

Que d’effervescence en cette fin d’année 2012 autour de la chimie du végétal. Inauguration par Soufflet, à Nogent-sur-Seine, dans l’Aube, de ses nouveaux laboratoires de recherche le 4 octobre ; Carrefour de l’innovation pour les oléagineux où ont été présentées les perspectives de développement des polymères biosourcés à partir d’huile végétale métropolitaine. Enfin, le 11 octobre se sont tenus les entretiens IAR organisés par le pôle de compétitivité Industries Agro-Ressources, soutenu par les régions Picardie
et Champagne-Ardenne. Cet événement très politique a été l’occasion de vanter les mérites d’un modèle de bioraffinerie territorialisée à la française, en opposition au modèle portuaire. « L’ancrage du site industriel sur un territoire est fondamental car il permet un lien étroit entre la bioraffinerie et le monde agricole », souligne Daniel Thomas, professeur de l’université de technologie de Compiègne et vice-président du pôle IAR.
« L’Europe compte aujourd’hui 48 bioraffineries dont 22 industries et 26 pilotes industriels », explique Christophe Luguel, du pôle IAR qui a été le coordinateur d’une réflexion sur l’avenir de cette filière en Europe à l’horizon 2030, nommée Star-Colibri.

Capture d’écran 2012-11-12 à 17.00.08

Usines des ports, usines des champs

Le meilleur exemple de la bioraffinerie des ports est celui de Gand, en Belgique. « Ce modèle est développé par des acteurs qui n’ont pas de surface agricole disponible et qui cherchent à optimiser l’outil industriel par rapport à une agroressource indifférenciée, à bas coût et pouvant venir du monde entier. Il est soutenu par la majorité des chimistes », met en garde Christophe Luguel. Au contraire, la bioraffinerie des champs est calquée sur le modèle de l’agro-industrie de première transformation. C’est typiquement le site de Pomacle-Bazancourt, dans la Marne, qui puise sa ressource à moins de 50 kilomètres à la ronde. « C’est la seule approche qui assure la durabilité sous toutes ses formes, c’est-à-dire économique, environnementale et sociétale », insiste Ghislain Gosse président d’Agrotransfert-Ressources et territoires. Ainsi, le pôle IAR génère des emplois en Picardie et en Champagne-Ardenne en attirant de nouvelles sociétés qui cherchent à s’installer au plus près des centres d’innovation. « Pomacle génère aujourd’hui 1 200 emplois directs et autant d’indirects », illustre Yvon Le Hénaff, directeur général d’ARD (agro-industries recherche et développement).
Chez Soufflet, à Nogent-sur-Seine, c’est 70 emplois qui viennent d’être créés. Mais Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie insiste sur les besoins en investissements à long terme pour ces entreprises. « La chimie du végétal nécessite, pour se développer, un cadre économique et réglementaire stable au niveau national et européen », adresse-t-il au représentant de la Commission européenne, Alfredo Aguilar, faisant allusion aux revirements politiques sur le taux d’incorporation des biocarburants dans les carburants liquides.

Vallée de la mort

Yvon Le Henaff d’ARD soulève une autre difficulté de la chimie du végétal européenne. « Attention, il ne faut pas devenir les champions de la mise au point et passer à côté du développement industriel », insiste-t-il. En effet, dans le cadre du programme « investissement d’avenir », la France a lancé des appels à projets pour soutenir les démonstrateurs préindustriels en biotechnologies, étape indispensable entre la recherche et la production de masse. En revanche, les soutiens se raréfient dès lors que l’on passe à des installations compétitives. « C’est ce que l’on appelle la vallée de la mort de l’innovation », explique Christophe Luguel du pôle IAR. Or, si pour mettre au point un démonstrateur, 20 à 30 millions d’euros sont nécessaires, il faut trouver un financement dix fois plus élevé pour construire une bioraffinerie. « Les acteurs ne sont pas forcément demandeurs de subventions, mais d’une avance remboursable auprès de l’État, souligne Bruno Lepitre, président de la société Sustineo 2D spécialisée dans la stratégie d’industrialisation en chimie du végétal. Ce mécanisme a prouvé son efficacité. S’il est très complexe de trouver des soutiens financiers en Europe, c’est beaucoup plus facile aux États-Unis, en Malaisie, en Chine ou encore en Thaïlande. Ainsi, certains États américains apportent des avances pour la moitié des investissements nécessaires. »

Départ vers l’étranger

Et l’attraction vers ces pays est déjà une réalité. La société auvergnate Metabolic explorer, spécialisée dans les composés chimiques industriels par voie biologique, va s’implanter en Malaisie. Bioamber, filiale d’ARD, a annoncé la création d’une usine d’acide succinique d’origine végétale d’une capacité de 17 000 tonnes au Canada, alors que la première usine commerciale, de 3 000 tonnes, se trouve à Pomacle-Bazancourt. Une autre est annoncée en Thaïlande. Oleon, filiale oléochimie de Sofiprotéol, a un projet industriel en Malaisie pour la fabrication de dérivés et d’émulsifiants alimentaires issus d’huile de palme et de coco.

Partenariat public-privé

Quant à Biolice, filiale de Limagrain, elle a démarré la construction d’une usine de granulés de bioplastiques issus de maïs au Brésil. « Pourtant, un marché des produits biosourcés existe bel et bien en Europe », regrette Bruno Lepitre.
Une lueur d’espoir peut venir de Bruxelles. La Commission a décidé de consacrer un partenariat public privé (PPP) au développement des produits biosourcés (Biobased for growth) dans le cadre du 8e programme de soutien à la recherche pour la période 2014 à 2020. « Ce PPP doit permettre d’accélérer l’émergence et le renforcement de filières biosourcées compétitives et innovantes, en injectant des financements précisément là où ils font le plus défaut en Europe : les démonstrateurs et les premiers déploiements industriels », explique l’association Chimie du végétal (ACDV). Le principe est le suivant : Bruxelles apporte un euro d’aide pour un euro de financement privé. Reste donc à mobiliser les entreprises privées avant 2014 pour lever des fonds publics. Il y a urgence.

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier