El Niño, la Niña et les autres

Catherine MOLLIERE

El Niño, la Niña et les autres

La perspective de bonnes récoltes mondiales pourrait dans les mois qui viennent être menacée par un retour du phénomène El Niño, connu pour les perturbations qu'il apporte. Qui sont au juste El Niño et sa petite sœur la Niña ? Sait-on comment El Niño peut affecter les récoltes ? Et au-delà, à quoi peut-on s'attendre quant aux impacts du climat dans le domaine agricole ?

El Niño revient !

On en parle de plus en plus fort : El Niño, et son cortège de catastrophes, a une probabilité estimée (début mai) à 80 % d'être installé à la fin de l'année. On ne l'avait pas revu depuis 2009/10 : comme les modèles sont pris au sérieux dans ce domaine, l'inquiétude renaît.

Qu'est-ce au juste qu'El Niño, et son antithèse, la Niña ? Il s'agit d'un phénomène météorologique récurrent et planétaire, lié à des changements massifs du le régime des vents et de la température au sein du Pacifique. Les alizés, qui normalement poussent les masses d'eau chaude superficielles d'est en ouest, faiblissent, laissant la température de l'océan s'élever du côté des côtes sud-américaines. En conséquence, les pluies ordinairement abondantes du côté de l'Asie du sud-est se déplacent elles-mêmes vers l'est et se retrouvent au dessus de l’océan.

Quand le phénomène s'inverse (refroidissement des côtes ouest de l’Amérique du sud), on parle de La Niña. Les deux phases alternent dans une oscillation nommée globalement ENSO (El Niño-Southern Oscillation) [1] avec un pic qui revient à peu près tous les 2 à 5 ans. La situation est reflétée par un indice représentant l'anomalie de température des eaux du Pacifique (El Niño et la Niña correspondent à une anomalie au-delà de +0,5 ou en dessous de -0,5 °C). L'épisode de 1097-98 a été le plus fort El Niño connu, et cela correspond en général à un réchauffement temporaire de l'atmosphère terrestre.

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Pourquoi El Niño fait peur

El Niño est à l'origine de catastrophes un peu partout dans le monde : sécheresses, inondations, cyclones… avec bien sûr un retentissement sur le plan agricole. La Niña, elle, n'a pas la même capacité perturbatrice, même si son effet n'est pas neutre.

Certains effets d'El Niño sont clairs. En particulier sur les pêcheries des côtes péruviennes et alentours : en freinant les remontées d'eaux froides qui font la richesse halieutique de la région, le phénomène a un impact sévère sur cette industrie - et potentiellement sur le marché des protéines à usage industriel.

Comme la sécheresse en Asie du sud-est et en Australie est un des points saillants d'un épisode El Niño, l'impact est négatif sur la production d'huile de palme. Ceci étant, parmi les récents épisodes, seul 97/98 a connu une véritable baisse globale de la production. Un effet induit peut alors affecter le prix des huiles végétales dans leur ensemble.

 

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Au-delà, les effets sont diffus et restent difficiles à prévoir

En effet, l'impact d'El Niño dépend de la force de l'épisode, mais aussi de la saison à laquelle il se manifeste. Le maximum intervient toujours en fin d'année - d'où son nom, celui de l'enfant Jésus, donné par les populations côtières du Pérou et de l'Equateur - mais la date du démarrage varie : souvent en mai, il peut cependant tarder jusqu'en septembre. Selon la phase où elles se trouvent, les cultures sont affectées de façon plus ou moins critique.

Différents travaux ont été menés sur l'impact d'El Niño sur les rendementsagricoles. Le dernier en date [3] porte sur l'effet de l'ENSO quand il affecte les 3 derniers mois avant la récolte, pour le blé, le maïs, le riz et le soja. Il aboutit à des impacts significativement négatifs sur le rendement pour le blé (Australie, nord de la Chine - alors que la Mer Noire est plutôt favorisée) avec -1,4 % en moyenne générale, et le maïs (Etats Unis, Chine… alors que le Brésil est avantagé) avec une moyenne de -2,3 %. Le soja au contraire est favorisé (+3,5 % : Etats Unis, Brésil surtout). L’huile de soja verrait alors son rôle renforcé puisque la production d’huile de palme pourrait fléchir .

Cette étude affiche un taux de fiabilité élevé pour le sens de l'impact trouvé, ainsi qu'une concordance  avec la plupart des études régionales antérieures. Pourtant, les financiers qui cherchent à "capter" le phénomène à travers des achats d'actifs liés aux matières premières fournissent des analyses qui ne convergent pas forcément avec ces conclusions. Ne spéculons pas sur El Niño !

L’effet sur d’autres produits peut être important, mais reste encore plus aléatoire. Pour le sucre par exemple, la récolte peut baisser en Asie : en Inde, avec une mousson réduite, en Australie, en Thaïlande, avec les conditions plus sèches de l’Asie du sud-est. Mais au sud du Brésil ce sont des pluies plus abondantes qui surviennent le plus souvent : ceci favorise la production  - mais peut aussi perturber fortement la récolte et faire baisser le taux de sucre dans la canne !

Au total, les impacts de l’ENSO sur la production agricole, et sur les prix, reste toujours une question de probabilité…

Au-delà des matières agricoles, le phénomène impacte d'autres produits d'une manière qui pourrait paraître improbable - par exemple le nickel, si les mines et la logistique sont affectées par des inondations. Il affecte plus largement l'économie dans son ensemble : une étude de 1998 toujours citée  arrive à la conclusion qu'El Niño expliquerait  plus de 20 % des variations de prix des matières premières (tous produits confondus) et 10 à 15 % des variations de l'inflation et du PIB mondiaux. [4]

Mais il n'y a pas qu'el Niño

En 1999 a été mis en évidence le Dipôle de l'océan Indien, qui affecte les eaux d'une manière analogue à l'ENSO dans le Pacifique. Il lui est du reste corrélé, ce qui pourrait permettre d'anticiper davantage dans la prévision des épisodes ENSO. Le Dipôle, comme El Niño, peut affecter la mousson en Inde et aussi causer des sécheresses en Indonésie et en Australie.

L'Europe est plus directement affectée par l'Oscillation Nord-Atlantique (NAO), connue depuis plus longtemps (1920). Elle joue sur la différence de pression atmosphérique entre les Açores et l'Islande et modifie plutôt les conditions hivernales : son impact agricole est donc atténué.

Comment vont à l'avenir évoluer tous ces oscillateurs ? Le changement climatique, en chauffant davantage le système, devrait jouer un rôle. Mais compte tenu de la grande variabilité du phénomène, le GIEC [5] ne se prononce pas pour l'instant sur la manière dont l'ENSO va évoluer, à part l'annonce d'une variabilité accrue des précipitations qui lui sont  liées.

En revanche l'impact du changement climatique sur les rendements agricoles est déjà une réalité : c'est ce qu'annonce pour la première fois le dernier rapport du GIEC [6]. L'impact ainsi mis en évidence est perceptible sur le blé (2 % de rendement perdu sur 10 ans) et aussi sur le maïs (1 % environ). Seules les régions  situées à une latitude élevée échappent à cette conclusion.

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Cela rejoint les travaux conduits en France qui concluent que la stagnation des rendements en blé sur les dernières années est en premier lieu à attribuer à la température (au nord) ou à la sécheresse (au sud). Une étude publiée dans Science en mai dernier [9] indique de son côté que les variétés de maïs cultivées aux Etats Unis présentent une sensibilité croissante aux conditions sèches, leur potentiel ne s'exprimant que dans des conditions suffisamment arrosées.

L'article annonce ainsi des baisses potentielles de rendement par la suite, surtout pour le maïs. La sélection variétale devra rechercher un ensemble de performances plus large, incluant la résistance à diverses conditions climatiques défavorables, ce qui est moins facile que d'accroître le rendement en bonnes conditions.

[1] El Niño, oscillation australe

[2] PMEL : Pacific Marine Environmental Laboratory, NOAA : National Oceanic and Atmospheric Administration, US dept of commerce ; Tao : Tropical Atmosphere Ocean Project

[3] Iizumi et al., Impacts of El Niño-Southern Oscillation on the global yields of major crops (impacts d'ENSO sur les rendements mondiaux des principales cultures), Nature Communications 5.3712 doi: 10.1038/ncomms4712 (publié le 15 mai 2014)

[4] AD. Brunner, El Niño and world primary commodity prices: warm  water of hot air ?  (El Niño et le prix des matières premières : de l'eau chaude ou du vent ?) Board of the FED, April 1998

[5] Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ; 5e rapport, 2013-2014

[6] Voir note 5

[7] Voir note 5

[8] Lecture du graphique : par ex. pour le blé (wheat) l'impact moyen sur le rendement sur 10 ans est de -2 %. 50 % des impacts constatés sont dans la bande orangée (entre -1 % et -3,5 %) et 90 % des impacts constatés sont compris dans le rectangle blanc et orange (de 0% à -5 %)

[9] David B. Lobell et al., Greater Sensitivity to Drought Accompanies Maize Yield Increase in the U.S. Midwest (Une plus grande sensibilité à la sécheresse accompagne l'augmentation des rendements du maïs dans le Midwest), Science 2 May 2014:

 

Source Prisme : la note de conjoncture Agriculture et Agroalimentaire

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