Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

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Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

L’abondance et les prix bas continuent à prévaloir sur le marché mondial des céréales. La France ne fait pas exception, une nouvelle bonne récolte se profilant après le record de 2015. Comme 30 % de la récolte part à l’exportation hors de l’Union Européenne, ce débouché est stratégique. La France dépend de quelques marchés principaux (Algérie, Afrique francophone, dans une moindre mesure Maroc et Égypte) avec des atouts en partie d’ordre historique, et avec une certaine vulnérabilité aux changements qui peuvent les affecter. Face à une concurrence plus virulente, elle aura besoin, si elle continue à produire autant de blé, d’encourager la qualité et d’adapter très finement son offre commerciale.

Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

Toujours le règne de l'abondance

La situation qui prévaut depuis 2013/14 devrait selon les nouvelles prévisions se poursuivre : pour la récolte 2016/17, la production mondiale de blé devrait légèrement fléchir, mais à un niveau qui assure toujours largement l’approvisionnement. Quelques bémols : l’UE baisserait après l’année actuelle exceptionnelle, l’Ukraine se ressent de la sécheresse automnale, et le Maroc aussi, de façon très sévère. Mais la Russie a retrouvé une capacité exportatrice, comme l’Argentine où l’export bénéficie de la libéralisation.

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La consommation est prévue en phase avec la production. Tout ceci aboutirait à des stocks au minimum stables (sauf en soja) et à un bilan mondial qui - sauf tournant climatique toujours possible de façon brutale - n’est pas en faveur d’une remontée des prix durable. 

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Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

La FRANCE face à une masse de blé

La récolte 2016 a bénéficié de conditions globalement favorables en blé - on attend toutefois le bilan des dégâts liés aux sévères intempéries intervenues depuis mai. Pour le maïs, on s’attend à une certaine baisse des surfaces, vu le niveau des prix. Quant à la campagne 2015/16, son issue reste encore incertaine. Où passera le volume record produit en 2015 (presque 41 Mt, soit 13 % de plus que la moyenne des 5 précédentes années) ? Malgré l’accélération remarquable des exportations à partir de mars, le stock, qui avait pu être contenu en fin de campagne 2014/15, devrait monter irrémédiablement. FranceAgriMer a révisé le niveau du stock de report : de 7 millions de tonnes en avril, l’estimation est revenue à 5,4 millions de tonnes, ce qui reste presque le double de la moyenne sur les 5 dernières années. Il ressort un volume particulièrement élevé restant à la ferme. Ce phénomène de plus en plus fréquent en cours de campagne persisterait cette année au moment de la nouvelle récolte.

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Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

La dépendance à l'export pour le blé

Les exportations représentent en moyenne plus de 50 % de la récolte française de blé tendre, et les pays tiers 30 %. Le poids de ces derniers tend à s’accroître. La situation change beaucoup d’une année à l’autre, selon le niveau et la qualité de la récolte en France et chez les clients, mais parmi les pays tiers, l’Algérie et l’Afrique francophone sont les deux zones clés. Le Maroc et l’Égypte interviennent de façon irrégulière, avec une part de marché de la France qui varie. En 2015, l’Asie fait une apparition remarquée : du blé fourrager surtout, vu la qualité sinistrée. En 2016, le Maroc devrait remonter, du fait de la très mauvaise récolte attendue. Sur les dernières années, la part de marché de la France ne montre pas d’évolution nette : elle reste autour de 80 % pour l’Algérie et l’Afrique de l’ouest, de 50 % pour le Maroc et de 15 % pour l’Égypte et la Tunisie. Mais la concentration des débouchés atteste une certaine fragilité commerciale.

Qu'est ce qui fait vendre

Les faiblesses du blé français en termes de qualité sont un sujet de plus en plus présent. En dehors des accidents de parcours, comme le très faible indice de chute de Hagberg en 2014 (les conditions très humides à la récolte avaient entraîné un début de germination), c’est le taux de protéines qui pèche le plus : il est en baisse presque continue depuis 2005.

Il se trouve maintenant en dessous des exigences des principaux clients, alors que celles-ci montent, surtout parce que la concurrence, en premier lieu des pays de la Mer Noire, offre davantage (11,5 à 12 % de protéines) à un prix compétitif. Taux de protéines du blé France et clients, rendement Égypte, Iran privés 10,0 10,5 11,0 11,5 12,0 12,5 13,0 6,0 6,5 7,0 7,5 8,0 8,5 9,0 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 Protéines : moyenne France Afrique ouest Algérie Maroc, Égypte, Ar. Saoudite Rendement Minima des pays clients taux de protéine (%) ­ rendement (t/ha) ­ Sources : FranceAgriMer, Agreste, France Export Céréales.

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Pourquoi cette baisse ? La hausse de rendement y contribue. Quand les grains grossissent, la protéine se trouve diluée. Or aujourd’hui, le taux de protéine n’est pas rémunéré de façon incitative, ce qui autoriserait le producteur à dépenser davantage en engrais azotés, le principal déterminant du taux de protéine. Mais une augmentation des doses d’azote se heurterait à la nécessité de lutter contre la pollution des eaux et de l’air : l’itinéraire cultural doit être étudié de plus en plus finement pour éviter les fuites.

Pour l’instant, le blé se vend : mais devant les alertes lancées par la profession, le plan protéines démarré en 2014 vise à intégrer un suivi et des incitations portant sur le taux de protéines, ce qui commence à être fait chez certains organismes stockeurs.

D’autres critères de qualité interviennent, pour lesquels la France est plus ou moins bien placée, comme le poids spécifique (plutôt bon), l’humidité (plutôt mauvais), la « force boulangère » (plutôt bon), la présence éventuelle d’organismes parasites, comme les punaises en Ukraine (le degré d’exigences élevé de la part de certains clients profite ici à la France).

Mais dans la plupart des cas, les blés utilisés par les meuniers le sont en mélange, ce qui donne de la souplesse. Des blés « de force » ou fortement protéinés peuvent pallier le taux plus faible trouvé dans d’autres approvisionnements. Les qualités du « blé français » ne sont qu’une moyenne, avec de fortes variations, y compris dans une même région de provenance. La meunerie française est servie en priorité (personne ne veut perdre des débouchés de proximité), et l’export, qui trouve sa source en premier lieu dans des zones de production proches des ports, ne porte pas forcément sur les blés les plus qualitatifs.

Les demandes spécifiques et les habitudes des clients sont déterminantes. Elles sont parfois imprévisibles, comme le montre l’épisode de l’Égypte bloquant des livraisons pour cause de taux non nul d’ergot du seigle (un champignon pathogène) au début de 2016. Ce degré de pureté étant considéré comme inatteignable, les négociants ont alors refusé de livrer et une action en justice a été intentée par Bunge. Cette situation aurait résulté de conflits purement internes aux instances administratives égyptiennes, et elle a débouché sur des changements de personnes, non sans avoir déstabilisé le marché.

Habituellement, les clients publics (surtout Algérie et Égypte) sont prêts à admettre des réfactions sur leurs exigences techniques contre réduction du prix : c’est beaucoup moins le cas des clients privés. C’est ainsi que la France est en partie dépendante des offices publics : l’OAIC(1), son tout premier client, qui détient le monopole pour l’Algérie, et le GASC(2) en Égypte, qui assure environ 50 % des importations mais se trouve être le seul client de la France dans le pays. Ceci crée une vulnérabilité : un changement de régime, comme cela a pu intervenir dans le passé en Algérie, modifie les habitudes d’achat. L’Algérie est revenue à un encadrement plus strict, à l’avantage de la France, au moment du pic de prix de 2007. Des options différentes pourraient intervenir avec la chute de ses revenus gaziers par exemple, et seraient susceptible de déstabiliser le marché.

La France n’est cependant pas absente des marchés privés, qui représentent l’essentiel des achats au Maroc et en Afrique sub-saharienne. Au Maroc, il s’agit d’importateurs souvent intégrés avec la meunerie (et/ou l’alimentation animale), qui ont des habitudes établies avec le blé français, ont des exigences techniques moyennes et procèdent à des mélanges. Ils sont cependant prêts à arbitrer en faveur d’autres fournisseurs, comme en 2014 au moment de la chute du « Hagberg ».

Seule l’Afrique sub-saharienne aujourd’hui apparaît vraiment comme une zone d’achats captifs, car le manque de silos et le peu de concentration des volumes conduit à des relations commerciales moins sujettes à la concurrence. Les exportations via le port de La Pallice jouent ici un rôle privilégié.

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Les aspects techniques sont loin d’être seuls en lice : le financement des ventes en particulier conditionne des transactions, avec pour les acteurs privés un risque de crédit à la clé. Le cas de l’Égypte demandant un délai de paiement de 180 jours en décembre dernier est ici la pointe de l’iceberg. Le cadencement des ventes au cours de la campagne intervient aussi : la France perd-elle du terrain en vendant souvent plus tard en saison, alors que certains clients, particulièrement l’Égypte, effectuent la plus grande partie de leurs achats dès l’été ? Comme les pays de la Mer Noire font justement sortir leurs grains massivement en début de saison (largement pour des motifs logistiques et de besoins en trésorerie) et comme le prix est alors au plus bas, ce n’est vraiment une bonne idée que lors des années d’excédent - comme c’est le cas actuellement. 

Finalement, ce qui fonde les flux commerciaux de base est souvent assis sur la culture, l’histoire et les outils industriels qui en résultent. La couleur des blés français est appréciée au Maroc. Leur caractère farineux donne un bon rendement à la mouture, mais cela suppose un outil adapté qui existe dans le pays - jusqu’à ce que des investissements différents interviennent…

Ces contraintes industrielles peuvent être très discriminantes, comme celles qui prévalent en Iran et en Arabie Saoudite. Ces marchés sont potentiellement attirants : l’Iran est en passe de s’ouvrir économiquement, et l’Arabie a renoncé l’an dernier à cultiver elle-même des céréales. Ils paraissent cependant fermés au blé français du fait de leur exigence en protéines et en particulier concernant le gluten humide qui conduit à privilégier en particulier les blés allemands. Cela dépend alors d’un changement d’outil : justement, l’Arabie Saoudite créerait une filière pour du blé à 11 % de protéines.

Au-delà, chaque pays a des habitudes boulangères différentes et les liens historiques entre l’Algérie, le Maroc, les pays de l’ouest africain et la France sont hautement significatifs pour les flux de céréales d’aujourd’hui - même si le pain n’est pas forcément un aliment traditionnel !

Ce facteur historique risque-il de s’éroder au fil du temps ? Le maximum est fait pour l’entretenir. Les pays exportateurs traditionnels (États-Unis, Royaume-Uni...) entretiennent comme le fait France Export Céréales une action commerciale dans ces zones fortement importatrices. En sus, la coopération technique, la formation (école de boulangerie à Casablanca) interviennent plus en profondeur

Exportations : pourquoi achète t-on du blé français

Au total l'exportation de céréales est un monde de plus en plus complexe

Un monde où coexistent un mélange de pures traditions, de contraintes ou préférences techniques, de concurrence sans complexe pour le prix, mais aussi de conditions de financement. C’est un monde de plus en plus volatil où la donne change chaque année avec la qualité et la quantité du produit à vendre, avec la situation de la concurrence et le contexte économique, voire politique des pays acheteurs. L’offre française rencontre plutôt une certaine érosion de ses positions traditionnelles face à une concurrence plus virulente. L’accident qualitatif de 2014/15 a ici inévitablement créé un appel d’air en poussant les clients vers d’autres fournisseurs : ils ont de plus en plus de choix dans leur approvisionnement notamment avec les pays de la Mer Noire, et aussi les états Baltes, des pays de l’Union européenne comme les ex PECO, l’Allemagne… La France a jusqu’ici réussi à trouver de nouvelles issues, ce qu’il s’agit de confirmer, notamment en élargissant son « panier » de clients et en travaillant davantage avec des acteurs privés.

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Voir tout le dossier :  http://etudes-economiques.credit-agricole.com/medias/Prisme14_juin2016.pdf

Source : PRISME - Agriculture et Agroalimentaire, une affaire d'experts - n° 14 - Juin 2016

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