L’export français un colosse aux pieds d’argile

Gabriel Omnès - Réussir Grandes Cultures Mai 2013

L’export français un colosse aux pieds d’argile
Port d’Odessa sur la mer Noire. L’origine ukrainienne a totalement éclipsé les blés français sur le Maroc en début de campagne. © N. Ouvrard

La stagnation, voire l’érosion, de la qualité de la collecte de blé tendre devient le talon d’Achille de l’origine française face aux exigences croissantes des acheteurs sur pays tiers et à la montée en gamme des concurrents.

Deux sérieuses mises en garde en moins d’un an pour la filière française de l’export : la cote d’alerte de la qualité des blés destinés à la vente sur pays tiers est atteinte. L’opérateur portuaire rouennais Sénalia avait été le premier à envoyer un message fort aux opérateurs en décidant, le 6 août, d’interdire l’accès à ses silos pour le blé affichant un temps de chute de Hagberg inférieur à 220 secondes. En mars, c’était au tour de France export céréales, en charge de la promotion des exportations tricolores, de tirer le signal d’alarme lors d’une journée d’échanges réunissant de nombreux acteurs de la filière.

Du blé ukrainien au Maroc

Ne dit-on pas qu’un schéma vaut mieux qu’un long discours ? Ceux présentés par Yann Lebeau, responsable du bureau de France export céréales à Casablanca, n’ont pas dérogé à la règle. Les graphiques, comparant des résultats d’analyses réalisées ces derniers mois sur dix bateaux de blé français et autant d’ukrainiens déchargés au Maroc étaient explicites : qu’il s’agisse de la protéine, de la force boulangère (W), du taux d’humidité, du Hagberg ou du poids spécifique, les échantillons ukrainiens surclassaient systématiquement leurs homologues français. Certes, on peut ergoter sur la fiabilité de l’échantillonnage et sur la significativité de ce nombre limité de mesures. Certes, la récolte française 2012 n’était pas un grand millésime. Il n’empêche : « Voilà la réalité de la marchandise ukrainienne qui est entrée à 10 ou 15 dollars de moins à la tonne que l’origine française, a commenté Yann Lebeau. Qu’ont dit les Marocains ? ‘Dommage qu’il n’y en ait pas eu plus.’ » De fait, au 31 décembre, presque la moitié des importations de blé du Maroc provenait d’Ukraine, un pays jusqu’ici très peu présent dans les carnets de commande marocains en raison des problèmes récurrents de punaises. Mais des punaises, cette année, il n’y en avait pas.

L’origine France au taquet

L’heure n’est pas à la panique : le blé français a repris le chemin des côtes marocaines, et FranceAgriMer tablait en avril sur un score plus qu’honorable de 10 millions de tonnes expédiées sur pays tiers en 2012-2013. L’avertissement marocain n’en demeure pas moins inquiétant et, surtout, représentatif du défi qui attend l’offre française. Prise en tenaille entre son propre niveau qualitatif (qui, au mieux, ne progresse pas), des exigences à la hausse des acheteurs sur pays tiers (où les offices d’État laissent progressivement la place à des opérateurs privés), et une montée en gamme de la concurrence, l’origine France, au taquet, n’a plus droit à l’erreur. Et si l’Ukraine confirmait sa capacité à se prémunir contre les punaises, ou à ségréguer des lots qui en sont exempts ? Et si l’Algérie, qui privilégie largement la France pour ses approvisionnements et exclut l’Ukraine par crainte des insectes, imitait les Marocains ? De tels scénarios ne relèvent plus de la science-fiction, et pourraient rentrer dans la catégorie « épouvante » pour la filière hexagonale s’ils venaient à se concrétiser.

Jouer en équipe

Tirer vers le haut le niveau moyen de la qualité du blé français ? L’idée n’est pas nouvelle. Mais qui va payer pour le point de protéine supplémentaire qui sécuriserait la place de la céréale dans les échanges internationaux ? Les restructurations et la concurrence qui fait rage entre les opérateurs n’incitent guère à abandonner les comportements individuels pour jouer plus collectif. Côté chargeurs, la récente mésaventure d’InVivo, qui a coupé des têtes au sommet de son département trading suite aux lourdes pertes de cette activité, témoigne de la tension qui règne dans le secteur, et ne laisse guère entrevoir de grandes marges de manœuvre. Ce à quoi des représentants de la production rétorquent que les chargeurs internationaux disposaient, sauf année à complication, d’un niveau satisfaisant de protéine sans le payer, puisque les contrats standard sur Rouen n’incluent pas ce critère. Mettre tout le monde autour de la table ne sera pas aisé. Cela semble pourtant indispensable à la définition d’une réelle stratégie de filière permettant de faire remonter les signaux de marché jusqu’aux producteurs.

Assemblage de qualités

Le « tout mutualisation » qui prévalait jusqu’ici est aujourd’hui sur la selette. « Jusqu’à récemment, la politique de mutualisation donnait satisfaction, car le bénéfice procuré par le volume l’emportait sur le reste, analyse Jean-Jacques Vorimore, président de Sénalia. Mais il faut aujourd’hui entrer dans une politique d’assemblage de qualités différentes à des prix différents, puisque ce sont désormais les différences qualitatives qui expriment les différences de prix. »
L’une des pistes pour inciter les producteurs à optimiser la qualité pourrait être de faire évoluer la grille Onic vers un outil à vocation commerciale, avec des classes de blé liées à des niveaux de prix différents. Les classes actuelles, si elles ont une valeur pédagogique en mettant l’accent sur la protéine, le Hagberg et la force boulangère, sont en revanche inadaptées aux pratiques du commerce. Cette évolution vers un système de grading éveille cependant de fortes réticences chez les organismes stockeurs, qui craignent une trop grande rigidité.
Pour Jean-Jacques Vorimore, le système coopératif aurait également intérêt à faire jouer son avantage comparatif en développant la politique d’engagement, avec la mise à disposition par les coopératives de volumes conséquents auprès des unions de commercialisation réalisant du négoce à l’international. Ayant ainsi la main sur la marchandise tout en étant au contact des clients, ces structures n’auraient plus à monter de position, c’est-à-dire à s’approvisionner auprès des OS au gré des contrats décrochés à l’export. Le système actuel implique en effet une grande part d’anticipation pour les traders, ce qui les place en situation périlleuse compte tenu des violents retournements dont est capable le marché.

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