Pierre Pagesse, président du Moma : Tentons d'éloigner les spéculateurs des marchés agricoles

Propos recueillis par Nicole Ouvrard

Quelle a été votre motivation pour créer votre modèle de simulation économique Momagri ?

Les grands modèles économiques internationaux, émanant de la Banque mondiale, de
l'OCDE ou du Fapri, ne prennent pas en compte les spécificités de l'agriculture et faussent
les décisions internationales. J'observe les marchés agricoles depuis les années 70. Ces
derniers sont en instabilité permanente. Or les modèles existants prévoient tous, à terme,
un équilibre entre l'offre et la demande, ce qui est pure utopie. Notre modèle Momagri est
composé d'un module « risque » permettant de modéliser la volatilité des prix. L'une des
causes du non ajustement entre l'offre et la demande est liée au comportement des
agriculteurs dans leur choix d'assolement. En effet les agriculteurs décident de leur
production de l'année N + 1 en fonction des prix en vigueur à l'année N. Momagri intègre
aussi les effets de la spéculation, ainsi que les risques naturels.



Pierre Pagesse : « Il y a urgence à créer une politique agricole internationale et donner les conditions aux pays pauvres de mettre en place leurs propres politiques agricoles. » (P. Couble)

Pierre Pagesse : « Il y a urgence à créer une politique agricole internationale et donner les conditions aux pays pauvres de mettre en place leurs propres politiques agricoles. » (P. Couble)

La suppression des droits de douane, aides et subventions à l'export est-elle la bonne solution ?

Notre modèle démontre exactement le contraire. Nous avons testé l'hypothèse d'une
libéralisation en 2008 des marchés. Résultat : une forte amplification de la volatilité pour les
céréales et un effondrement des cours pour la viande bovine. De plus, une libéralisation des
marchés a tendance à attirer les spéculateurs, ce qui amplifie encore la volatilité des prix.
C'est ce que l'on observe actuellement. On considère qu'à ce jour, une tonne de blé sur le
marché à terme de Chicago a été achetée et vendue 12 à 15 fois avant d'être débouclée
sur le marché physique ! Aujourd'hui, le degré de spéculation sur les marchés est de 53 %,
ce qui engendre un effet multiplicateur sur les prix jusqu'à 4.

À la lumière de ces résultats, quel jugement portez-vous sur la PAC et l'OMC ?

J'ai démarré ma carrière d'agriculteur avec 11 hectares. S'il n'y avait pas eu la PAC, je ne
serai pas agriculteur aujourd'hui. J'avais une visibilité qui m'a permis d'établir des plans de
développement. Je suis pour une économie de marché mais je suis farouchement opposé à
la financiarisation des marchés agricoles. Je veux que l'on créé des conditions pour
éloigner les spéculateurs. Ils sont en train de spéculer sur la misère des pays pauvres. Car
ce n'est pas vrai que l'on assiste à une crise de disponibilité de l'alimentation au niveau
mondial. Il s'agit davantage d'un problème de hausse artificielle des prix des matières
premières. On ne bâtira pas la stabilité du monde sur le chao des marchés agricoles. Les
États-Unis et l'Union européenne en sont responsables car ils abandonnent leur rôle de
régulation des marchés. Le meilleur moyen pour lutter contre la spéculation est d'injecter 10
millions de tonnes de physique sur le marché mondial, et ça calme tout le monde. Encore
faut-il avoir une politique qui favorise le stockage en période d'abondance. Les pharaons
l'avaient déjà compris !

Quelle est la solution, selon vous ?

Il y a urgence à créer une politique agricole internationale qui regrouperait la dizaine d'États
qui échangent les principales matières premières agricoles (blé, maïs, soja, viande porcine
et bovine, huiles) sur le marché mondial. Il faut conserver des outils politiques permettant
d'agir sur le marché physique. Il faut enfin donner les conditions aux pays pauvres de
mettre en place leurs propres politiques agricoles, avec un système de barrière tarifaire.
Traiter l'agriculture uniquement sous l'angle du commerce en se basant sur les 10 % de
matières premières échangées sur le marché international n'est pas raisonnable. C'est
même dangereux.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Juin 2008

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