Cinéma : Les « Jours de colère » sont-ils comptés ?

Claudine Galbrun

Un ethnologue et un cinéaste ont choisi de porter un regard croisé sur ce qu'on appelle encore le Midi rouge et ont réalisé un film “ Jours de colère ”. Un témoignage à la fois poignant, drôle parfois aussi mais qui ne peut laisser indifférent puisqu'il pourrait bien être question d'un monde finissant. Le nôtre ?

“ En 1907 : c'est la crise, la misère, la révolte et puis le sang. 1976 : c'est la crise, la révolte et puis le sang. 2007 : c'est la crise. Sommes-nous condamnés à revivre perpétuellement les heures les plus sombres de notre histoire ? ” C'est sur cette question que s'achève le film Jours de colère, réalisé par Boris Pétric, ethnologue et Emmanuel Laborie, cinéaste, qui relate, à coup de témoignages, de moments pris sur le vif, de bons mots aussi (“ c'est pas parce que ta mère est socialiste qu'il faut rouler à gauche ! ”), la détresse, le désespoir de ce qui fut et est peut-être encore le Midi rouge. Il met en exergue le mur d'incompréhension que les politiques ont dressé face à ces vignerons amoureux fous de leur pays où chasse et rugby en sont encore les deux mamelles avec tous les bons coups à boire ensemble que ces deux activités sous-tendent et prêts à défendre bec et ongles mais aussi s'il le faut — et selon eux, parfois il a bien fallu — moyennant du plastic, leur qualité de vie (“ ce qu'il faut, c'est des petits coups, comme à l'époque, et réguliers. Incognito : boum. En petit commando : boum. Putain ! moi je me régalerais ”). Le film ne répondra pas à cette première question. “ Parce que tout simplement nous n'en avons pas la faculté et puis l'histoire n'est pas une éternelle répétition ”, indique Boris Pétric.

“ Sauf que ces gens vivent leur métier et cette nouvelle crise qu'ils traversent comme une répétition de leur histoire. Il est d'ailleurs frappant de constater dans ce Languedoc-Roussillon quelle place tient la mémoire dans l'interprétation des faits. L'élu qui s'interroge sur cette éventuelle répétition de l'histoire, le sénateur Roland Courteau, joue d'ailleurs de cette spécificité en mobilisant des images, des mots qui collent parfaitement à la culture politique du Languedoc-Roussillon. ” Il n'est pas sûr pour autant que cet homme politique détienne même un embryon de réponse à apporter à ces vignerons qui se sentent incompris, mal-aimés par la société. Ni d'ailleurs le reste de la classe politique (“ c'est de plus en plus difficile d'être pris en considération. Qu'on ait un revenu par hectare décent pour que le vigneron puisse vivre et sans décrocher la lune ”). Cette scène mettant face à face des vignerons montés du Languedoc à Paris en tracteur (“ on s'est pas pelé 900 km en tracteur pour le feeling. C'est un cri d'alarme ”) à des parlementaires à l'Assemblée Nationale en témoignerait.

Et c'est peut-être là que ce film prend une dimension qui dépasse le simple cadre de la viticulture. “ Des citoyens expriment une réelle souffrance et les politiques leur répondent en substance qu'ils ne peuvent rien faire. (“ Ce n'est pas d'une totale simplicité dans une économie comme la nôtre d'expliquer à des metteurs en marché qu'ils doivent acheter français ”). Cette apathie des partis politiques traditionnels n'en est pas moins discutable qu'inquiétante ”, souligne Boris Pétric.

« Des citoyens expriment une réelle souffrance et les politiques leur répondent, en substance, qu'ils ne peuvent rien faire. » (DR)

« Des citoyens expriment une réelle souffrance et les politiques leur répondent, en substance, qu'ils ne peuvent rien faire. » (DR)

 

“ Une marginalisation de toute une partie de la population ”

Pourtant, il fut un temps où cette région croyait en ses politiques, du moins en certains, largement ancrés à gauche, et n'avait pas usurpé cette appellation de Midi rouge. “ Sauf que beaucoup ont viré à l'extrême droite. Ce basculement ne peut pas s'expliquer par une simple caricature du Front national et de son leader. C'est un problème plus profond et qui révèle une marginalisation de toute une partie de la population ”, ajoute encore Boris Pétric.

La fin d'un monde ?

Assiste-t-on alors à la fin d'un monde ? “ Oui, sans doute ”, reconnaît l'ethnologue. “ Le monde coopératif qui s'était construit au début du 20e siècle pour repenser le rapport au travail, le partage des richesses, s'essoufle. Les coopératives ont participé à l'industrialisation du vin. Des caves ont fermé. (“ Au premier arrachage, on aurait dû réagir et on a rasé la cave de Lézignan et ça, c'est grave ”). La viticulture a été prédominante dans cette région pour aujourd'hui devenir marginale. Alors que la société pourrait envoyer aux vignerons plein de messages positifs sur le maintien du paysage, la culture du bien-vivre et du bien-manger, la biodiversité, peu de projets porteurs voient le jour. ” Et pendant ce temps-là, le train passe. Un train qui rythme les séquences du film. Serait-ce le train du progrès, de cette fameuse modernité qui émaille les discours de nos hommes politiques de tous bords et qu'on soupçonnerait presque de n'être que destinée à masquer leur incapacité ou leur manque de volonté à changer le monde ? Sauf qu'il est à craindre que ces vignerons ne monteront jamais dedans. Et nous, y monterons-nous ? Est-ce cela qu'il faille regretter ? C'est peut-être à cette question que ce film nous invite aussi à réfléchir.

Source Réussir Vigne Novembre 2009

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