Des céréales entre les rangs de vignes

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Des céréales entre les rangs de vignes

Un vigneron aux idées larges, installé sur 18 ha en beaujolais villages, Jérémy Giroud plante large, « comme dans le Sud », pour réduire le temps de travail et les intrants. Rencontre avec un vigneron animé par une farouche envie d’expérimenter

Ce matin d’octobre 2016, un épais brouillard surplombe les vignes, étouffant les couleurs automnales qui vont si bien à la vigne. Bienvenue les collines du Perréon, entre Lyon et Mâcon. Depuis 2012, Jérémy Giroud y exploite 18 ha de vignes avec son père. Du gamay, du pinot noir et du chardonnay, des cépages classiques pour le beaujolais villages. Mais le jeune vigneron ne les cultive pas comme tout le monde. Les producteurs du cru plantent traditionnellement la vigne en rangs serrés (1 m x 1 m) et la taillent en gobelet. « À l’époque, cela permettait de guider le cheval pour aller griffer au pied de la vigne. Mais cette culture est basse, pas pratique à travailler », explique Jérémy. D’où un « temps de travail énorme et un manque de compétitivité ». Sur les 0,5 à 1 ha qu’il renouvelle chaque année, il plante large (2,1 m x 0,8 m) et taille en cordon de Royat. La différence est saisissante quand se côtoient les deux modes de plantation (voir photo ci-dessus). « Nous avons été parmi les premiers au Perréon à planter large », se rappelle Jérémy, qui a adopté cette pratique dès son installation. « Ça ne fait pas longtemps que le cahier des charges de l’AOP l’autorise. » Le résultat ? « Dans les vignes larges, il nous faut deux jours pour tailler un ha à trois personnes. En gobelet, c’est une semaine. » Sans compter le gain en confort de travail, grâce à la position debout. 

Des céréales entre les rangs de vignes. « Planter large me permet aussi de réduire mes intrants. » Les rangs peuvent accueillir une bande d’herbe, et le sol n’est travaillé que sur le rang. « Je ne désherbe que sur 20 à 30 cm. » Le jeune viticulteur va même plus loin, en implantant des céréales et des légumineuses entre ses vignes : un interrang en ray-grass ou trèfle, le suivant en seigle, broyé pour apporter de la matière organique. Surprise garantie pour les curieux quand les céréales dépassent la vigne ! « On nous a pris pour des fous », raconte-t-il sobrement. « L’herbe seule en interrang fait trop de concurrence à la vigne. La vigne est moins gênée par la céréale, car elle a besoin d’eau au moment où la paille est mûre. Je me suis aussi aperçu que les céréales gardaient la chaleur et l’humidité, il y en a donc moins sur les feuilles de vigne. » D’où moins de risque de maladie. « S’il fait chaud, je peux supprimer un traitement. En 2015, j’ai fait toute la campagne à demi-dose. » Cette idée un peu folle, Jérémy l’a ramenée d’un stage en Alsace. Idem pour la plantation large, inspirée par les vignobles du Sud. Dans un vignoble plutôt en perte de vitesse et pénalisé par l’image bon marché du beaujolais nouveau, se remettre en cause est devenue une question de survie. « En 2015, nous avions manifesté car les prix avaient chuté et ne couvraient pas les coûts de production », se souvient celui qui est aussi SG de JA 69. L’hectolitre était payé autour de 200 € au producteur, « alors qu’il faudrait 230 € pour un raisin vendangé à la machine, 260 € pour une vendange manuelle ». La même année, ses vignes avaient été « grêlées à 90 % ». 

Planter large m'a permis de réduire mes intrants

Impatient de tester les cépages résistants. Depuis, le marché s’est amélioré, mais pas question de se reposer sur ses lauriers pour Jérémy. Il continue son travail sur deux fronts : à la vigne et à la cave coopérative dont il est administrateur (lire le chapitre ci-dessous). Le jeune viticulteur répond favorablement aux propositions de diversification de sa coop’. Sur son exploitation, il compte à terme passer de 5 ha de vignes larges à une dizaine. En parallèle, il étudie le désherbage mécanique sous le rang avec sa Cuma (interceps). Son prochain projet ? Jérémy est impatient de tester les cépages résistants au mildiou et à l’oïdium. FranceAgriMer a proposé le classement de 23 de ces cépages au catalogue, c’est désormais au ministère de l’Agriculture de trancher. En cas d’autorisation, chacun pourra être planté sur 20 ha par bassin de production. Pour Jérémy, c’est l’avenir de la viticulture qui est en jeu. « C’est dans l’air du temps, on nous interdit de plus en plus d’utiliser des produits phytos. Il ne faudrait pas que l’administration nous empêche en plus de planter des cépages résistants. » Avec le groupe Viti’ de JA nat’, Jérémy a découvert ces cépages cultivés et vinifiés au domaine de la Colombette, à Béziers. « Par sécurité, ils font deux traitements avec du soufre et du cuivre, qui sont autorisés en bio. En général, les autres producteurs sont plutôt à 8... » Bref, pour le jeune vigneron, « il faut absolument se pencher sur la question si on veut continuer à faire du vin en France. »

Des céréales entre les rangs de vignes

Une cave coop’ en quête de diversification

« Dans le beaujolais, la principale source de revenus reste le primeur », explique Jérémy Giroud. Dans les années 80, c’est le spectaculaire essor du beaujolais nouveau qui a transformé cette zone d’élevage mixte en un vignoble quasi exclusif. Le vin primeur est acheté plus cher aux vignerons que les vins de garde. « Chez nous, la hantise des viticulteurs, c’est de savoir s’ils vont vendre leur vin de garde. » Seulement un tiers de la production de beaujolais est vendue en primeur. Mais son image - qui s’est dégradée au fil des années - a pénalisé tout le vignoble en occultant sa diversité. Qui sait aujourd’hui que le beaujolais compte 10 crus ? D’où la stratégie de diversification menée par la Cave du château des loges, la coopérative de Jérémy Giroud. Une évolution qui rime avec montée en gamme : développement du crémant de Bourgogne, création d’un pétillant rosé, lancement d’une cuvée haut de gamme issue d’une sélection parcellaire. Moins de 2 % de la production était embouteillée sur place, contre 15 à 25 % maintenant, et « à terme 50 à 60 % », espère le jeune vigneron et administrateur de la coop’. Alors que beaucoup de caves fusionnent, cette petite coopérative (22 000 hl pour 40 adhérents professionnels) a choisi de garder son indépendance. Tout en participant à une structure de commercialisation commune avec six autres caves, la Compagnie de Burgondie. Grâce à cette force de frappe commerciale (180 000 hl de production annuelle), « nous sommes présents dans 45 pays. » Cerise sur le gâteau, « les seuls décisionnaires, ce sont les viticulteurs. »

Source JAMAG : Portraits d'agriculteurs par Yannick GROULT - n° 732 6 Décembre 2016

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