L'art du bâtir des chais : Philippe Mazières, l'architecte vigneron

Claudine Galbrun

En matière d'architecture viticole, la France reste très frileuse. Faut-il y voir le symptôme d'un blocage culturel propre aux vignerons français ? C'est l'avis de Philippe Mazières, architecte et vigneron.

“ A force de dessiner des chais, de rencontrer des maîtres de chais et des propriétaires de domaine, de partager cette ambiance propre au milieu du vin, j'ai eu envie moi aussi d'être vigneron. Et c'est ainsi qu'avec mon épouse, Véronique, nous avons acquis le domaine des Collines, une petite propriété dans le bordelais de quatre hectares que nous soignons tel un petit jardin. Car en matière de vin comme en architecture, ce sont souvent les détails qui sont importants. ” Philippe Mazières, architecte spécialisé dans la construction de chais et depuis 2006, également vigneron, vient d'accueillir dans son tout nouveau chai dont il a bien sûr croqué les plans, sa deuxième récolte. Ce chai aux bardages de bois, dont la patine acquise au fil du temps sera la garante d'une bonne intégration visuelle, indique son concepteur, perché au sommet d'une de ces collines qui dessinent le paysage de l'Entre-deux mers, est encore inachevé, du moins dans sa partie destinée à la salle d'accueil et de dégustation des futurs visiteurs.

“ Nous voulons faire de cet endroit un lieu de rencontres, que les gens se côtoient, qu'ils passent simplement et grignotent un ou deux petits morceaux, s'arrêtent pour découvrir les expositions d'artistes que nous y accueillerons. Bref ! En faire quelque chose de vivant, c'est ce qui manque dans notre région. Nous avons un potentiel oenotouristique formidable qui ne demande qu'à être exploité. ”
Et ce néovigneron, comme pourront dédaigneusement le qualifier certains, sait de quoi il parle. Car la création architecturale peut se mettre au service du marketing viticole. En démontrent certaines réalisations, par exemple dans la Rioja, région en proie à une frénésie d'architecture futuriste. En quête de reconnaissance internationale, elle a choisi de miser sur l'image véhiculée par ces constructions que d'aucuns pourront juger surprenantes, extravagantes ou simplement spectaculaires.

Philippe Mazières a ainsi conçu la Vina Real pour le compte de la Compagnie vinicole du Nord de l'Espagne : un étonnant complexe viticole en forme de gigantesque cuvier (52 mètres de diamètre) circulaire en bois, perché au sommet du coteau de la mesa dominant la plaine de Laguardia. Deux tunnels de 125 mètres de long creusés à même la roche font office de chais d'élevage. Le visiteur accueilli dans un hall d'exposition et de dégustation de 1000 m2 peut assister à toutes les manoeuvres du pont roulant, circulaire lui aussi, qui dessert le raisin par gravitation à une série de cuves en inox. “ Une immense plaque de verre couvre le centre du dispositif et permet de voir également le chai à barrique sur plan circulaire, situé directement sous le cuvier. Mais l'ensemble est tellement impressionant que peu de personnes n'osent s'aventurer sur cette plaque de verre ”, constate en souriant Philippe Mazières.

Il a également créé de toutes pièces la bodega Monasterio implantée le long du fleuve Douro : bâtiments en monochromie dégradée, couleur de la terre rouge du lieu avec un chai à barriques tout de noir vêtu et au plafond parsemé d'étoiles. Une passerelle surélevée permet la visite des installations. Autre pays où Philippe Mazières a exercé ses talents : la Russie pour le compte des Grands Vignobles de Vostock. Mais avec toujours le plus grand soin apporté à l'accueil des hôtes : grande salle d'exposition-dégustation-vente, restaurant, hôtel, courts de tennis, équitation… La Chine a aussi fait appel aux services de cet architecte-vigneron. “ Il s'agit du château Easton, une très importante winery avec hôtel, restaurant, centre de remise en forme et même un musée du vin ! ”

Le chai des Grands Vignobles de Vostock en Russie : accueil avec salles d'exposition, de dégustation, de vente, un restaurant et des chambres d'hôtes. (DR)

Le chai des Grands Vignobles de Vostock en Russie : accueil avec salles d'exposition, de dégustation, de vente, un restaurant et des chambres d'hôtes. (DR)

 

Blocage culturel français

Vu de France, avec une petite pointe de chauvinisme et un orgueil quelque peu fouetté, on pourra toujours dire que ces édifices ne cherchent qu'à vouloir égaler nos fameux châteaux à la française. Peut-être. Mais pour Philippe Mazières, le vin est aussi indéniablement l'expression d'une culture. “ Et cette culture s'exprime tant dans la construction des bâtiments que dans le marketing du vin et l'accueil des visiteurs. Seulement en France, sur ces trois aspects, il y a un blocage culturel. ” Et de citer un projet architectural contemporain qu'il avait ébauché pour une propriété de Saint-Émilion. “ Cette pointe de modernité plaisait aux propriétaires mais ils n'ont pas osé aller jusqu'au bout. ” Heureusement quelques exemples commencent à fleurir, aussi bien d'un point de vue architectural que vis-à-vis de l'accueil. “ Le vin évolue dans le monde entier, y compris en France, ce qui signifie que la culture qui y est rattachée devra obligatoirement évoluer, sous peine de se scléroser et certains de rejoindre le cimetière des éléphants… ”

Source Réussir Vigne Mars 2008

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