La filière dans les griffes de la Chine

Réussir Vigne Novembre 2012

La filière  dans les griffes de la Chine
Pour la Chine, La France a les yeux de Chimène, tant celle-ci booste ses exportations. Mais cette dépendance vis-à-vis de l’Empire du milieu ne serait pas sans risque. Et si il se lassait des vins français ? © Inter Beaujolais

D’un côté, la Chine est vue comme un Eldorado pour les vins français tant elle booste les exportations. D’un autre côté, certains la considèrent comme une prédatrice, prête à tout pour acquérir les plus beaux fleurons de la viticulture française. De quel côté, le risque est-il le plus grand ?

L’affaire a fait grand bruit dans le Landerneau bourguignon et même au-delà. Un Chinois, propriétaire de casinos à Macao, s’est offert pour huit millions d’euros le château de Gevrey-Chambertin. Une première dans le vignoble bourguignon alors qu’en Bordelais, une trentaine d’exploitations, depuis 2008 sont passées dans des mains chinoises. “ On peut analyser ces rachats soit comme une dépossession de notre patrimoine national, soit comme une chance de voir se pérenniser des exploitations. En tous cas, cela relève de la part des Chinois d’une réelle politique d’investissement ”, estime Henri Duval d’Ampélio, cabinet spécialisé en transaction de domaines viticoles, basé à Saumur. “ Ce sont des investissements professionnels animés par une approche business. Leur prospection s’oriente vers des propriétés de moyenne gamme, pour des investissements compris entre 2 et 10 millions d’euros. Ils ne cherchent pas obligatoirement le château mais, en revanche, ils recherchent une véritable rentabilité. Ils veulent capter de la production et un peu de savoir-faire pour réexporter l’intégralité de la production en Chine. Ils disposent souvent de circuits de distribution ou envisagent d’en créer. Si Bordeaux était au départ leur zone cible, leur regard se porte désormais sur d’autres vignobles. Nous avons réalisé une première opération l’an dernier en Val de Loire et une propriété dans les Côtes du Rhône a récemment été acquise par des Chinois. ” Selon Xavier de Volontat, président du syndicat de l’AOC corbières, le vignoble languedocien bruisserait de rumeurs sur de possibles et futures transactions. Et c’est un mouvement qui va continuer, poursuit Henri Duval. “ Nous sommes actuellement sollicités par de tels investisseurs. Ce qui montre bien leur intérêt pour le vignoble français. ” Michel Issaly, président des VIF (Vignerons indépendants de France) voit plutôt cela d’un bon œil. “ La culture française intéresse les Chinois. C’est même la première culture qu’ils veulent découvrir après la leur. Ce qui est une chance. S’ils viennent investir en France, c’est qu’ils y croient. De plus, ils vont commercialiser en Chine ce qui est une bonne nouvelle pour la viticulture française. ”
Laurent Gapenne, vice-président du CIVB (Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux), considère pour sa part, qu’il faut savoir raison garder. “ À peine une trentaine de propriétés appartiennent à des Chinois à Bordeaux sur quelque 8 000 récoltants déclarés et puis Bordeaux s’est toujours construit avec l’apport d’investisseurs étrangers, d’où qu’ils viennent et qui en ont fait ce que Bordeaux est aujourd’hui, un vignoble moderne et attirant. En plus, les Chinois actuellement investissent dans des appellations régionales ou sous-régionales, ce qui leur donne au passage un coup de fouet. ”

 “ Les investisseurs chinois veulent capter de la production et un peu de savoir-faire pour réexporter l’intégralité ”

Mais si la Chine s’intéresse de près à la France, cette dernière ne reste pas indifférente aux charmes économiques de la première. L’Empire du milieu est même devenu, depuis juillet 2011, la première destination en volume des vins de Bordeaux et la deuxième en valeur et le quatrième débouché des vins de Bourgogne, sur les sept premiers mois de 2012. Selon Jean-Marie Cardebat, maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Bordeaux, les exportations de vins notamment bordelaises ont aujourd’hui une dépendance sans doute trop marquée envers la Chine. “ Et cela pourrait bien nous exploser à la tête. ” Laurent Gapenne refuse de se montrer aussi alarmiste : “ Certes, les exportations vers la Chine sont toujours en progression mais celles-ci ont tendance à ralentir. C’est un marché sérieux et qui est en train de se structurer. On est en train d’assister à l’évolution normale et classique d’un nouveau marché. ”

Le risque de l’effondrement de l’euro

Pourtant Jean-Marie Cardebat insiste et se demande si ce boom des vins bordelais en Chine sera durable. “ Cela va dépendre de l’offre locale. Actuellement, l’essentiel des vins bus en Chine est chinois. Il va donc falloir tenir compte de cette concurrence locale dans un monde qui se structure autour d’un protectionnisme qui monte en puissance. Il ne faut pas non plus oublier la concurrence internationale. Les autres pays viticoles veulent aussi vendre du vin en Chine. ” Un autre point lui semble critique : un possible effondrement de l’euro qui devrait amener des secteurs fortement exportateurs à réfléchir à leur stratégie. Concernant la demande, une évolution des préférences des consommateurs est attendue. Les icon wines ne devraient pas être touchés mais “ l’effet de mode dont bénéficie actuellement Bordeaux va-t-il perdurer ? ”, se demande Jean-Marie Cardebat. “ Il existe d’autres facteurs de risque en zone asiatique qui sont aussi forts qu’en Europe comme l’inflation, la bulle immobilière et les inégalités sociales que les populations supportent de plus en plus mal. Les professionnels devraient être très vigilants quant à la répartition de leurs exportations dans le monde. Pour les bordeaux et bordeaux supérieurs, des stratégies collectives pour trouver des économies d’échelle devraient être mises en place. Une augmentation de la taille critique des entreprises est sans doute nécessaire mais on pourrait aussi réfléchir à produire du vin ailleurs qu’à Bordeaux en nouant des alliances avec d’autres pays producteurs afin de répartir les activités de production et de vente. Car désormais, le monde est très risqué. ” Michel Issaly partage ses craintes mais considère que dans la période de crise que traverse l’Europe, la Chine apparaît comme une bouée de sauvetage. “ Il ne faut certes pas mettre tous ses œufs dans le même panier mais ce serait une erreur de ne pas y aller. ”
   

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