Les EGA, une étape à risque

Xavier Delbecque

Les EGA, une étape à risque
L'atelier 5 des États généraux de l'alimentation a dégagé quelques pistes pour améliorer le revenu des agriculteurs. Mais seront-elles suffisantes ? - © P. Xicluna/Min.Agri.Fr

Les États généraux de l'alimentation ont suscité de lourdes attentes chez les agriculteurs. Mais au final, la filière viticole risque de perdre plus qu'elle ne gagnera, notamment sur le plan technique. Enquête.

Les EGA, une étape à risque
J. -C. Gutner et Cnaoc

Avis d'experts

« Nous n'accepterons pas le postulat de l'interdiction sur les molécules »

Jérôme Despey est vigneron, président du conseil spécialisé vin de FranceAgriMer et secrétaire général de la FNSEA.

« Nous ne voulons pas que ces EGA aboutissent à un objectif opposé à celui du départ, à savoir redonner à la filière de la compétitivité et de la valeur. Nous attendons de pouvoir favoriser les recommandations de volumes, prix et répartition de la valeur ajoutée au sein des interprofessions. Et au-delà du positionnement français, nous souhaitons que le gouvernement fasse bouger les lignes au niveau européen. De même, nous voulons améliorer la contractualisation, afin qu'elle prenne en compte les coûts de production. Et surtout, nous ne voulons pas que ce qui pourrait être fait pour la lisibilité de la production dans cette phase un, soit balayé par la phase deux sur l'alimentation et l'environnement. Nous ne pourrons pas accepter un postulat de l'interdiction de molécules alors que les autres pays de l'Union européenne n'y sont pas soumis. Nous ne voulons pas que l'émotion et le dogmatisme l'emportent tant qu'aucun produit de substitution n'existe. Ce serait la fin de la viticulture dans certaines zones prestigieuses. Nous sommes sur une trajectoire d'amélioration mais il ne faut surtout pas d'interdiction. Sinon, il faut que l'état mette les moyens pour la recherche et le développement. »

« Pouvoir sanctionner un comportement inadmissible »

Éric Tesson est  directeur de la Cnaoc.

« Les États généraux de l'alimentation se composent de quatorze ateliers, qui réunissent environ 700 participants. Parmi eux, il y a seulement quatre viticulteurs. Cela brosse le tableau...

Pour nous, les EGA doivent répondre à deux enjeux. Tout d'abord, comment faire en sorte que les agriculteurs aient une juste rémunération ; que les viticulteurs soient payés au juste prix. Cela implique de modifier la loi de modernisation de l'économie (LME), en vue de faire évoluer le droit de la concurrence au niveau européen. Nous ne souhaitons pas fixer les prix, mais on doit être capable de sanctionner un comportement inadmissible. Offrir deux bouteilles gratuites pour six achetées en est un. Il faudrait pouvoir discuter des prix et des marges au sein des interprofessions sans être en infraction avec la loi. Le second axe est de voir comment on peut emmener l'agriculture, dont la viticulture, à répondre de manière plus adaptée à la demande sociétale et environnementale. Cela ne se fera pas d'un coup de baguette magique. Nous attendons des mesures crédibles. »

Propos recueillis par Clara de Nadaillac

Permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail et engager la transformation du modèle de production. Telle était la volonté d'Emmanuel Macron au lancement des États généraux de l'alimentation (EGA) en juillet. Une volonté plus que louable, et plébiscitée par le monde agricole. Malheureusement, si quelques bonnes idées ont émergé des premiers ateliers, le remède pourrait s'avérer pire que le mal : les agriculteurs pourraient voir apparaître de nouvelles contraintes, sans toutefois bénéficier d'une vraie revalorisation de leur travail. Ce qui n'est guère étonnant, au vu de la représentativité des participants. Malgré les demandes de la profession, la viticulture n'a bénéficié que d'une faible présence dans les débats. Difficile donc, dans un tel contexte, de faire remonter ses revendications. D'autant plus « qu'il a fallu sélectionner les thématiques à aborder », regrette Jean-Jacques Jarjanette, directeur des Vignerons indépendants de France (VIF), présent à deux ateliers.

Donner du poids à la production pour mieux négocier

Sur le premier chantier, l'enjeu pour la filière, comme pour le reste de l'agriculture, était donc d'arriver à mieux valoriser sa production, en redistribuant une partie de la valeur du distributeur au producteur. Mais comme bien souvent, la montagne semble accoucher d'une souris. L'Élysée propose bien de mobiliser la DGCCRF pour accompagner les producteurs sur la clarification du droit à la concurrence, afin de pouvoir fixer sereinement un prix de vente entre agriculteurs. Les interprofessions seraient mises à contribution pour donner des indicateurs de prix et de coûts de production et créer des contrats types avec des clauses prérédigées. Mais si cette mesure va dans le bon sens, selon certains observateurs, elle ne pourra aller à son terme que si le droit de la concurrence au niveau européen est modifié. Or pour l'heure, le président s'est bien gardé de s'aventurer sur ce chemin-là.

De même, sur le relèvement du seuil de vente à perte (SRP) des distributeurs et l'encadrement des promotions, Emmanuel Macron annonce une loi au premier semestre 2018, mais sans en dévoiler aucun détail. Et quand bien même. Il n'est pas garanti que cette mesure bénéficie directement à la bourse du vigneron. « Si on arrive à relever de quinze points de SRP, ce sera une belle avancée. Mais il y a un risque pour que cet ajustement de la valeur soit capté par les distributeurs : il faut des garde-fous », prévient Boris Calmette, président de la Confédération des coopératives vinicoles (CCVF). Et Serge Papin, PDG de Système U et co-président de l'atelier sur la rémunération des agriculteurs, de rajouter : « cette mesure est salutaire, mais ne permet pas d'aller au bout de la question de la volatilité des prix, car on ne maîtrise pas les cours mondiaux ».

Par ailleurs, le président souhaite avancer sur la restructuration de la profession par filière et par territoire, afin de mieux s'organiser face à l'aval et changer le rapport de force. Ce qui passerait par un renforcement du poids des organismes de production, afin de constituer des structures équilibrées avec la grande distribution. Si la CCVF voit cela d'un bon oeil, les Vif alertent sur le fait que cela ne fonctionne pas dans tous les cas. « L'État ne doit pas favoriser un modèle plutôt qu'un autre », estime Jean-Jacques Jarjanette. En outre, le président souhaite que cette réorganisation pousse les filières à produire davantage sous signes de qualité et à exporter plus. Ce qui ne semble pas particulièrement répondre aux problématiques du secteur viticole. En 2014, les vins sous signe de qualité, hors bio, représentaient 94 % des volumes produits en France. De même, en 2016, les vins et spiritueux étaient le second excédent de la balance commerciale de la France, avec un chiffre d'affaires à l'export de 11,9 milliards d'euros en 2016.

Un deuxième chantier pour éliminer les pesticides ?

Cette restructuration des filières est également orientée vers un renforcement du poids des interprofessions. Ce serait finalement à elles de gérer les relations entre les producteurs et l'aval. Mais « il paraît illusoire de penser que les interprofessions peuvent se substituer aux opérateurs ou à l'État pour gérer l'économie », avertit le Comité national des interprofessions des vins d'appellation d'origine (CNIV), qui pose également la question de savoir si les distributeurs doivent y siéger, ce qu'il ne voit pas d'un très bon oeil.

La revalorisation concrète des salaires des vignerons ne semble donc pas pour demain. « De nombreuses choses sont venues sur la table, mais il aurait fallu plus de temps », a reconnu Serge Papin à la fin de l'atelier. « Nous espérons des répercussions positives sur les prix dans la filière vin, mais tout ne sera pas résolu », acquiesce Jean-Jacques Jarjanette. Il faut avouer que vouloir renverser un système complètement grippé et vieux de 50 ans en seulement trois mois est audacieux. Pourtant, l'Élysée continue à annoncer que le gouvernement souhaite « aboutir à un réel plan de transformation de l'agriculture, et pas à quelques petits ajustements à la marge ». Il mise pour cela sur une enveloppe de cinq milliards d'euros sur cinq ans, notamment pour accompagner les plans de filières. Mais sous quelle forme ? Aucune piste n'est donnée pour le moment.

Et la suite pourrait bien se révéler désastreuse puisque le second chantier porte sur les questions sanitaires, et que derrière l'aspect d'une « alimentation saine », apparaît clairement en filigrane la question des phytosanitaires. L'Élysée a d'ailleurs confirmé que la volonté claire d'Emmanuel Macron, pour ce deuxième chantier, était d'arriver à un calendrier d'élimination des produits phytosanitaires et à la séparation des activités de distribution et de conseil. Si ce dernier aspect ne portera a priori pas préjudice aux vignerons, le premier pourrait bien lui être fatal et créer une vraie distorsion de concurrence au sein même de l'Union européenne.

Mais c'est pourtant ce qui est à craindre. Car il se murmure qu'avant même leur ouverture, les conclusions des EGA étaient déjà écrites. Avec, notamment, la suppression des produits phytosanitaires à CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique)...

Source Réussir vigne

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