Portrait d'agriculteur : Lucien réconcilie vigne et céréales

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Portrait d'agriculteur : Lucien réconcilie vigne et céréales

Dans un vignoble bourguignon très spécialisé, Lucien Rocault mène de front trois activités : viticulture, négoce et grandes cultures. Son credo : sécuriser et mutualiser.

Niché au pied de sa falaise de calcaire, Saint-Romain marque la limite Ouest du vignoble de la côte de Beaune. La vigne prospère sur les coteaux qui entourent le village. Elle laisse place aux grandes cultures sur un plateau battu par le vent, au-dessus de l’imposante barre rocheuse. Vigneron et céréalier, Lucien Rocault exerce des deux côtés de cette frontière agricole. Une double vocation peu répandue, souligne-t-il.

Vignes et céréales sont les deux premières productions de la Côte-d’Or. Mais elles poussent chacune de leur côté depuis que la Pac de 1992 (instaurant la prime à la jachère) a accéléré la spécialisation du vignoble. C’est à cette époque que François et Blandine Rocault, les parents de Lucien, ont abandonné leurs champs pour se concentrer sur leurs ceps. Leur fils, au contraire, a renoué avec la double activité pratiquée par sa famille depuis 18 générations. En 2008, après être parti vinifier un an en Nouvelle-Zélande, Lucien reprend 100 ha de cultures et 84 ares de vignes. Une surface modeste - « une ferme céréalière en Bourgogne, c’est 300 ha pour une personne » - et des terres au potentiel limité - « 55 qx/ha en blé les belles années ». En parallèle, il monte une société de négoce en vin. Puis s’agrandit petit à petit, en louant des terres et en replantant des friches. Aujourd’hui, avec l’aide de sa femme Fanny, il cultive 150 ha de céréales, 6,5 ha de vignes et produit 75 000 bouteilles par an.

« Ma dernière vraie vendange ? 2009 »

Deux productions, c’est avant tout plus de sécurité face aux aléas climatiques. « Ma dernière vraie vendange remonte à 2009 », souffle le vigneron de 32 ans. Grêle à répétition, gel tardif au printemps dernier, excès d’eau : la Bourgogne viticole n’a pas été épargnée ces dernières années. En 2016, par exemple, les grandes cultures ont permis de limiter la casse. L’année dernière était synonyme de rendements catastrophiques un peu partout en France... sauf sur les terres caillouteuses de Lucien, où « plus il pleut, mieux ça vaut ». « En vigne comme en céréales, toutes mes surfaces sont assurées, précise-t-il. cela me coûte 15 000 € par an pour toute l’exploitation. Mais sans ça, je ne serais plus agriculteur aujourd’hui. »

Pour allonger ses rotations, le jeune céréalier a complété le triptyque classique colza-blé-orge avec du soja, du tournesol, du chanvre et de la luzerne. Sans oublier l’emblématique moutarde de Bourgogne IGP. Chez Lucien, la crucifère occupe en moyenne une vingtaine d’ha. « Une production très sécurisée et contractualisée chaque année : avant de semer, je connais déjà mon prix de vente. » Un prix fixé à 970 €/t permet de viser une rentabilité équivalente à un colza. Sa cousine, la moutarde, nécessite toutefois d’être « plus pointu au niveau technique ».

Un seul tracteur pour les deux productions.

Vignes et céréales offrent de nombreuses synergies. Lucien échange toute sa paille contre le fumier d’un éleveur local. Après compostage, il autoproduit « presque tous les amendements pour la vigne ». La majorité de son vignoble (5 ha) est en AOC hautes côtes de Beaune, menées en vignes larges (3 m entre chaque rang). « J’utilise le même tracteur pour mes céréales et pour ces vignes, indique le vigneron. Cette machine est amortie deux fois plus vite. » À la fin de l’été, la préparation des sols dans les champs, les vendanges, puis les semis se succèdent. Mais en cas d’urgence, notamment au printemps, c’est la vigne qui a la priorité. Car viticulture et négoce couvrent les deux tiers du chiffre d’affaires de l’exploitation. Tout le vin produit, étiqueté « Lucien et Fanny Rocault » est certifié bio. Les céréales, elles, sont menées en conventionnel. « En grandes cultures bio, il faut complètement repenser la façon de travailler, explique-t-il. En vignes, la bio est plus technique, mais reste possible sans trop de contraintes. » Un choix également économique. Dès son installation, Lucien a choisi de vendre presque toute sa production en bouteilles, et donc de sortir du système coopératif pratiqué par ses parents. « Ça a du sens ici, car la Bourgogne est un vignoble porteur. » Une réputation qui permet de valoriser les coûts supplémentaires dus à la production bio. Le négoce lui permet de sécuriser ses approvisionnements et d’élargir sa gamme. Lucien achète ses propres raisins et ceux de « quatre producteurs partenaires, les mêmes depuis cinq ans ». Et pratique une vinification peu interventionniste, sans intrants chimiques et en utilisant les levures indigènes (naturellement présentes sur les baies). Et demain ? Ses parents, toujours viticulteurs, ont aussi entamé la conversion à la bio. Lucien prévoit de reprendre une partie de leurs vignes. Une manière de préparer le terrain pour une 19e génération de Rocault dans les vignes de Saint-Romain ? 

Portrait d'agriculteur : Lucien réconcilie vigne et céréales

« Nous avons un rôle pédagogique à jouer »

« En exportant son vin, c’est toute sa région que Lucien fait goûter. » C’est le slogan que les Parisiens ont pu lire dans le métro pendant le Salon de l’agriculture. Comme 10 autres jeunes agriculteurs, le vigneron bourguignon a prêté son visage à la campagne de communication #NourrirLeFutur, lancée par le fonds de dotation Terres innovantes. Lui a rebondi sur cette opportunité en lançant un concours sur Facebook : les auteurs des trois plus beaux selfies pris devant son affiche ont gagné une bouteille. « Les agriculteurs ont un rôle pédagogique à jouer, estime ce vigneron engagé (vice-président de JA 21 et élu à la chambre d’agriculture de Côte-d’Or). Aujourd’hui, chaque intervention est très mal vécue par le consommateur. À nous de leur expliquer que nous ne traitons pas pour le plaisir... »

Lucien a choisi la vente directe pour « emmener mon produit jusqu’au bout et avoir le retour des clients ». « Cela change complètement notre métier, car il faut savoir justifier ses choix. » C’est aussi l’occasion de lutter contre les idées reçues. Un exemple ? « En bio, on traite, et parfois plus qu’en conventionnel ! » En 2016, année pluvieuse favorable au mildiou, Lucien a dû réaliser 23 passages de fongicides (contre 8 à 9 en année normale). Son père, en conventionnel, est passé 13 fois. Or, le cuivre utilisé en bio contre le mildiou affecte aussi les vers de terre et les microorganismes du sol. De quoi se « poser des questions sur la bio » en cette année exceptionnelle...

Source : JAMAG n° 737 - Yannick GROULT - journaliste

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