Climat et irrigation : vers un statu quo en France

Raphaël Lecocq

Climat et irrigation : vers un statu quo en France

Si le GIEC préconise au plan mondial un réinvestissement dans le domaine de l’irrigation, il est peu probable que la France bouge sa ligne de partage des eaux. Et si construction de nouvelles retenues il y a, elles serviront d’abord les usages prioritaires : eau potable, salubrité, sécurité civile, étiage des cours d’eau. Avant l’irrigation.

En attendant les assises de l’eau

A l’automne 2017, s’était mise en place une cellule interministérielle (Agriculture et Transition écologique) visant à dénouer les conflits entre partisans et opposants aux projets de retenues d’eau. Dans la foulée s’est constituée une commission parlementaire sur la ressource en eau. Rien n’a à ce jour filtré de la première tandis que la seconde a produit son rapport, qui pourrait déboucher sur une proposition de loi par le député rapporteur Adrien Morenas. Prochain temps fort : les Assises nationales de l’eau programmées pour cet automne (dates inconnues). Au menu : relance de l’investissement dans les réseaux d’eau et d’assainissement, qualité de la ressource, conséquences du changement climatique. Annoncées par le chef de l’État, les Assises de l’eau sont pilotées au niveau interministériel par Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique.

Sami Bouarfa, directeur adjoint du Département Eau à l’IRSTEA

En finir avec cette pensée qui voudrait que l’eau tombant du ciel parfois en surabondance et qui rejoint benoitement l’océan atlantique, la Manche, la mer du Nord et la mer Méditerranée est une eau perdue pour les différents usagers que sont les particuliers, les industriels et les agriculteurs. Pourquoi ? « Parce que l’eau a une incidence très forte sur la qualité des milieux aquatiques », répond Sami Bouarfa, directeur adjoint du Département Eau à l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (IRSTEA). « Les milieux aquatiques ont longtemps fait office de variable d’ajustement en matière de gestion de l’eau. Cette vision est révolue. L’eau qui rejoint la mer participe à une écologie de système, ce que la profession agricole a encore un peu de mal à entendre ». Sami Bouarfa était l’un des intervenants des Journées scientifiques à Toulouse (Haute-Garonne) en mai dernier, organisées chaque année par l’association Météo et Climat. On pourrait lui rétorquer que l’agriculture, à sa façon, participe aussi à bien des enjeux sociétaux. On pense notamment à la sécurité civile, lorsqu’il s’agit par exemple de faire des parcelles agricoles des exutoires aux excès d’eau, comme ce fut le cas dans le bassin parisien en janvier 2018 ou encore en juin 2016. Avec à la clé une triple peine : pertes d’exploitation (malgré les indemnisations), moisson d’immondices et stigmatisation de prétendues pratiques agricoles (disparition des haies, drainage...) par une population le plus souvent citadine vivant sur des surfaces artificialisées...

Climat et irrigation : vers un statu quo en France

Des retenues oui..., l’irrigation si...

Les sols agricoles ont leurs limites face à des intempéries outrepassant les capacités d’absorption. Sans compter la baisse inexorable de la SAU. D’où la nécessité, pour face à des épisodes extrêmes, d’envisager de nouvelles infrastructures de stockage, les retenues d’eau constituant assurément un élément de gestion quantitative, largement mis à contribution sur l’Hexagone depuis des décennies. Une mission parlementaire d'information sur la ressource en eau, créée à l’automne 2017, donne quelques éléments de réponse dans son rapport présenté en juin dernier. On peut y lire : « Le rôle essentiel des retenues d’eau doit être réaffirmé, ainsi que l’importance de l’hydroélectricité pour la fourniture en électricité de notre pays et le soutien d’étiage (...). Le soutien des étiages en été est une nécessité évidente pour maintenir une quantité minimale d’eau dans les cours d’eau nécessaires à la vie. Cette action implique la création ou l’amélioration d’ouvrages, en particulier de retenues. Une action de communication et de concertation de grande ampleur doit être engagée pour éviter que des résistances trop grandes ne bloquent les projets qui ne doivent pas apparaître comme réservés à un nombre limité d’agriculteurs, mais comme une action favorable à l’environnement et à la santé publique dans la mesure où la qualité de l’eau est liée au volume des cours d’eau : plus le volume est important, plus les pollutions sont diluées ». Traduction : oui à la création de retenues mais au service prioritairement des besoins civils et écologiques, avant l’irrigation.

Climat et irrigation : vers un statu quo en France

Ne pas s’enflammer sur l’irrigation

En France, l’irrigation concerne 5,8 % de la SAU (RGA 2010), une constante depuis le début des années 2000, avec un déplacement vers le nord et le centre, au profit des céréales à paille et au détriment du maïs. Environ 15 % des exploitations irriguent, à hauteur de 32 % en moyenne de leur SAU. La France met en œuvre des techniques économes, le gravitaire ne représentant que 3 % contre 85 % dans le monde. Mais elle peut encore mieux faire. « La France dispose d’un réservoir potentiel d’environ 30 % que généreraient des pratiques encore plus économes en termes de pilotage et/ou de matériel », souligne Sami Bouarfa. « A titre personnel, je ne crois pas à une politique de relance de l’irrigation comme notre pays en a connue dans les Trente Glorieuses. Il ne faut pas donner de faux espoirs, en raison je le répète de cette nécessité de préserver la qualité du milieu aquatique. En 2015 se sont mis en place les projets de territoire, tenants de la politique de l’eau à l’échelon territorial. Il faut faire confiance à ces instances sincères et dépassionnées ». En 2015, une instruction gouvernementale avait levé le moratoire sur le financement des retenues d’eau par les Agences de l’eau, sous réserve que les projets s’inscrivent dans des projets de territoire. Le projet de territoire, il y en a 57 au plan national, c’est désormais l’instance au sein de laquelle toutes les parties (agriculteurs, associations, institutions etc.) sont censées faire émerger des projets cochant toutes les cases de la durabilité, dans une démarche de co-construction, prévenant les risques de conflits et de recours.

Le compteur connecté, objet de crispation

Eaux usées, une fausse bonne idée ?

Sur le papier, il n’est pas à exclure que des territoires ouvrent des vannes d’irrigation quand d’autres seront peut-être amenés à en fermer. Le défi est sociétal et environnemental mais aussi financier, eu égard au montant des investissements des infrastructures de stockage, supportées pour l’essentiel par la collectivité, auxquelles s’ajoutent des coûts d’entretien, les retenues collinaires étant sujettes à l’envasement. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne fait pas dans la demi-mesure : il préconise un investissement de de 230 milliards $ à l’échelon mondial d’ici à 2030 dans l’irrigation. Pas sûr que la France se sente très concernée, au vu des éléments évoqués plus haut. Sami Bouarfa relativise aussi une autre piste d’optimisation de la ressource, consistant à réutiliser les eaux usées traitées pour servir l’irrigation. Une technique déployée en Espagne, en Italie, en Tunisie ou encore en Israël. « En France, les eaux usées traitées sont utilisées pour soutenir l’étiage des cours d’eau », explique le scientifique. « En dehors des zones littorales, leur réallocation vers des usages agricoles ne ferait que déplacer le problème ». Même si la France est considérée comme un pays d’abondance hydrique, la ressource ne fera pas tout. Pour affronter le changement climatique, il faudra aussi changer de pratiques et mettre en œuvre des leviers agronomiques au niveau de la sélection variétale, des assolements, des itinéraires culturaux. Autant de leviers que pourraient stimuler une refonte de la tarification entourant l’irrigation, par l’entremise, par exemple, des compteurs d'eau connectés. Une technologie perçue parfois comme coercitive alors qu’elle apporte la preuve, ici ou là, de son caractère incitatif et progressiste.

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Commentaires 5

guitou

on irrigue depuis 20 ans avec de l eau recyclée par lagunage de notre village elle est régulièrement analysée tous les 3 mois on irrigue de la luzerne et du mais ensilage
cela coute moins cher a la commune en entretien et donc on y gagne tous.
on est sud loire nos prairie l'été sont grillé ; sans irrigation pas de mais; de sorgho et de 3 éme coupe de luzerne... et plus d'achats de mais grain,de soja,de corn gluten ...
dans la ville près de chez nous un grand barrage fourni l'eau aux citadins et attire les écolos qui admire comme moi les oiseaux migrateurs....

Oxmo

Sami s'apercevra un jour qu'il va à l'encontre de toutes les civilisations passées, qui ont toujours essayer de développer l'irrigation pour sécuriser leurs récoltes.
Mr bouarfa, inspirez vous de "nos" ancêtres les maures qui en étaient expert.

Jo

Concernant l'irrigation il semble déjà essentiel d'arrêter d'arroser des maïs tournesols et autres prairies par 38°C à 15h, comme on a pu le voir maintes fois en rentrant des vacances... Ça économisera déjà pas mal les ressources.

Jean

Tout à fait d'accord avec Robin pas d'eau pour la végétation , c'est du CO2 en plus !
Mais comme l 'hypothèse de base de ces gens est que l'agriculture nuit à l'environnement ....il faut nuire à l'agriculture !
Pourtant l'enjeu du stockage de l'eau peut aussi dépasser l'intérêt agricole et maintenir des zones humides , de la biodiversité , de la sécurité dans l'approvisionnement en eau potable , des intérêts touristiques ( vu à la télé il y a quelques jours : un lac artificiel dans les Pyrénées : des loisirs , de l'eau régulée pour l'aval ; un tel ouvrage ne verrait pas le jour maintenant ! ) ( cf SIVENS )

Robin

Sami à dit.....ceci, Sami à dit cela.... et son deuxiéme prénom, c'est pas Jesus ? On dirait que ce qu'il dit, c'est parole d'évangile. A t'on le droit de ne pas être d'accord ? des pseudo experts dont on se rend compte qu'ils se sont trompés, il en existe à la pelle !!! A Sami moi je répond : l'irrigation c'est écologique car une plante qui a suffisamment d'eau pour se développer consomme bien plus de Co2 et relâche plus d'oxygene qu'une plante qui dessèche par manque d'eau. Et des plantes, pour bouffer le CO2 des villes, il en faut, il me semble !!!! L'eau tombe en excès l'hiver alors il est primordiale de faire des retenues.

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