L’élevage guadeloupéen au piquet et à l’index

Raphaël Lecocq

L’élevage guadeloupéen au piquet et à l’index
Bovin Créole au piquet / Odeadom

L’élevage traditionnel au piquet, combiné à la faible spécialisation et à la pluriactivité, pénalisent la compétitivité de la filière bovine. L’abattage non contrôlé perdure en ovins et caprins tandis que la volaille est plombée par les poulets congelés en provenance de métropole. L’élevage guadeloupéen, qui s’estime bafoué par les EGA, mérite mieux que ces punitions. Le porc montre la voie.

Un élevage multi-espèces atypique

Jacques Crozilhac, éleveur, à Sainte-Rose (Nord Basse-Terre), président de la coopérative

Professionnaliser l’élevage en Guadeloupe, c’est possible. La preuve en est donnée avec Jacques Crozilhac, à Sainte-Rose (Nord Basse-Terre). Il est aussi président de la coopérative porcine Cooporg. « Au départ, j’étais carrossier en métropole avant de revenir en Guadeloupe comme salarié dans une entreprise de transport. Je me suis installé en 2006 sur 15 ha cultivés alors en canne à sucre. Faute de valorisation, j’ai développé l’élevage et le hors-sol en particulier pour combler le manque de surface. J’exploite ainsi deux poulaillers de 400 m2, une porcherie de 49 mères et deux stabulations dédiées aux bovins engraissement, affouragés en vert toute l’année. J’ai privilégié les races locales et je suis sélectionneur également de bœuf Créole. J’ai aussi quelques ovins et caprins. Je rembourse mes emprunts, je paie mes deux salariés et je précise que mon épouse travaille à l’extérieur. Je ne prétends pas être un modèle mais mon exemple démontre que c’est possible ». Agé de 53 ans, l’éleveur a toujours des projets en tête, comme élever des pintades et les vendre en direct ou construire des gîtes en bois.

d’une race locale, le bœuf Créole, adapté au climat tropical (« vache accordéon ») et de doté de bonnes performances zootechniques (fertilité, longévité).

« Comment expliquer qu’un poulet payé 1 € le kg vif à un éleveur métropolitain atterrisse dans le caddie des consommateurs guadeloupéens au prix de 1 € le kg prêt à consommer » ? La question est posée par Elie Shilatou, secrétaire général de l’Interprofession guadeloupéenne de la viande et de l’élevage (IGUAVIE). « La réponse réside dans les poulets de dégagement écoulés dans les Dom-Tom », poursuit le même secrétaire. « Cela s’appelle du dumping, à ceci près que les poulets en question pèsent 1 kg avant congélation et 1,2 kg après congélation. Ces produits ne pénalisent pas seulement l’émergence d’une filière volaille locale mais l’ensemble de la filière viande, du fait que les consommateurs constituent des stocks de poulet au détriment de l’achat d’autres viandes. Le discours de Rungis et les EGA c’est très bien. Sauf que les Dom ont été complètement ignorés ». Résultat : la production guadeloupéenne de volaille de chair plafonnait à 600 t en 2014 tandis que les importations dépassaient les 14 000 t, ce qui cantonne le taux de couverture à 4 %, quand il est de 37 % en bœuf, de 32 % en porc, de 77 % en œufs, soit une moyenne de 30 % toutes espèces confondues.  La situation est d’autant plus dommageable pour la filière que la volaille est de loin la viande la plus consommée sur l’île, loin devant le bœuf et le porc, le différentiel de prix n’y étant évidemment pas étranger. En 2015, l’élevage représentait ainsi 22,8 % de la production agricole de l’île, derrière les fruits (38,6 %) et devant les légumes (12,7 %) et la canne à sucre (12,4 %).

Structuration inachevée en volaille

Selon le POSEI, le Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité, l’équivalent de la PAC pour les régions ultrapériphériques de l’UE, les poulets de dégagement ne sont pas une fatalité. Dans son programme 2017 ( Programme POSEI France 2017), le POSEI donne le change à l’IGUAVIE, notant que « la production de volailles en Guadeloupe a subi de nombreuses crises, du fait d’un manque de discernement sur la réalité d’une filière organisée », peut-on y lire. « Depuis plus de vingt ans, de nombreux hauts et bas ont agité la filière, plus basés sur des difficultés de rapports humains que de problèmes commerciaux. Un minimum d’organisation et d’entente des producteurs permettrait d’augmenter rapidement les volumes produits et par voie de conséquence de faire baisser les prix. Seule la construction d'un abattoir coopératif sera de nature à relancer la production de cette filière, dans la mesure où les abattoirs privés se sont montrés incapables de promouvoir une dynamique de filière. Par ailleurs, afin d’assurer une productivité optimale, il serait nécessaire de moderniser et de mettre aux normes les bâtiments existants ». En dépit de cette mise au piquet, le POSEI conclut sur une note d’optimisme, indiquant que « la faible part de marché occupée par la viande de volaille ouvre des perspectives de développement importantes ».

Elie Shilatou, secrétaire général de l’Interprofession guadeloupéenne de la viande et de l’élevage (IGUAVIE)

Vis et vertus des bovins au piquet

Dans le secteur bovin, entièrement dédié à la production de viande, ce n’est pas le manque d’abattoir qui pénalise la filière. La Guadeloupe continentale compte deux unités multi-espèces, dont l’une inaugurée en 2015. Ses conditions d’établissement et de fonctionnement sont du reste jugées discutables par la Cour des comptes ( Cour des comptes - abattoir de Gourbeyre). La filière bovine est l’héritière de l’histoire de l’île, où le bœuf assurait les travaux des champs de canne à sucre. La présence d’animaux s’est perpétuée sur de nombreuses exploitations (7 sur 10), notamment cannières. L’élevage traditionnel se conçoit au piquet (à l’attache), permettant à chaque bête de valoriser à moindres frais les bords de champ, de route, d’habitation, de mangrove mais également des prairies. Un élevage 100 % plein air 100 % herbe aux vertus agroécologiques incontestables et soulignées par l’INRA ( INRA -  La pratique du piquet aux Antilles). La Guadeloupe peut s’enorgueillir d’une race locale, le bœuf Créole, adapté au climat tropical (« vache accordéon ») et doté de bonnes performances zootechniques (fertilité, longévité). La race fait d’ailleurs l’objet d’un programme de sélection par l’organisme Sélection Créole. Cependant, l’élevage bovin a perdu 40 % de ses effectifs entre 2006 et 2014 sous l’effet de multiples facteurs : pyramide des âges, urbanisation, épizooties transmises par des tiques. L’élevage au piquet, qui a aussi valeur d’épargne sur pied pour beaucoup d’éleveurs, n’a pas que des vertus.  Il induit une atomisation (6 bêtes en moyenne par exploitation), une sous-valorisation (faible poids de carcasses), une faible adhésion aux groupements de producteurs (moins de 10 %), peu compatible avec l’abattage non contrôlé, estimé à 30 %, pointant à 97 % en ovins-caprins, une situation jugée alarmante par le POSEI dans ce dernier cas. « Les normes européennes ont dissuadé de nombreux éleveurs », plaide Elie Shilatou. « Les éleveurs ne comprennent pas qu’il faille identifier les animaux dans les huit jours alors qu’ils ne bougent pas de l’exploitation. Les tueries communales ont disparu au profit d’abattoirs éloignés. L’exploitation des bords de route se fait plus rare et n’est pas compensée par ailleurs, beaucoup d’éleveurs ne disposant pas de surfaces dédiées. Dans les années 80, on produisait 4000 t de viande bovine contre 1700 t aujourd’hui, et à l’époque, nous n’avions pas d’aide ».

Une truie et ses porcelets dans le bâtiment de Jacques Crozilhac

Professionnalisation sur le modèle du porc

En contrepartie des fameuses normes, l’élevage bénéficie en effet de mesures de soutien du POSEI. Elle se décomposent en aides directes aux producteurs sur la base du kg de carcasse (2,4 € en bovin viande, 0,58 € en porcin, 1,14 € en volaille de chair etc.) et en aides diverses aux structures collectives et unités de transformation (sélection génétique, transport, découpe, stockage, promotion...). Encore faut-il que les éleveurs intègrent les groupements pour en bénéficier au maximum. Faute de label, la production locale manque aussi de visibilité auprès des consommateurs. Et il ne faut pas compter sur les GMS pour l’accroître. « Nous avons zéro contrat avec la grande distribution », indique Elie Shilatou. « Les GMS margent un maximum sur les produits locaux et échappent aux taxes sur les produits importés, à l’inverse de ce qui se passe en Martinique, en Guyane et à la Réunion ». Avec le soutien du Conseil régional, l’IGUAVIE n’a pas renoncé à poursuivre la professionnalisation des éleveurs, aux plans zootechnique et administratif. Cette voie a déjà fait ses preuves en porc qui, quoique lui aussi attaqué par des importations de côtes congelées, fait mieux que résister. « La production de porcs en Guadeloupe affiche une croissance de 63 % entre 2006 et 2010 », relève le POSEI. « La filière gagne 10 points de parts de marché en 5 ans Ceci est dû aux nombreux investissements réalisés dans cette filière ainsi qu'au régime des aides qui soutient cette production ». Un bémol : «  des productions alternatives (type porc créole) peuvent également prendre des parts de marché, à condition que les éleveurs s'organisent a minima ». Les données de 2015 indiquent une hausse du tonnage abattu de 18 % par rapport à 2010. La Guadeloupe s’est orientée majoritairement vers des élevages de « type semi-intensif », sans commune mesure avec conditions métropolitaines. En porc, le tonnage abattu dans les abattoirs agréés provient à 92 % des organisations de producteurs, contre 26 % en bovin. Le cochon, c'est tout bon.

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Commentaires 1

jean

Comme quoi la compétitivité est toujours et partout un enjeu ; comme quoi l'élevage traditionnel au plus près des consommateurs n'est pas une panacée...

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