Un modèle de développement humainement usant

Annick Conté

Un modèle de développement humainement usant
La remise en cause vient aussi du rapport avec l'aval des filières, du manque d'autonomie par rapport aux laiteries. - © DR

Quatorze élevages entre 65 et 160 vaches ayant arrêté le lait ont fait l'objet d'une étude. Objectif : mieux comprendre les causes et facteurs de risques.

« L'étude a été menée auprès d'élevages confrontés à un problème de non-renouvellement de main-d'oeuvre suite au départ en retraite des parents, au départ précoce d'associés, ou au départ de salariés, précise Sophie Madelrieux, de l'Irstea, qui a réalisé les entretiens(1). Les exploitations enquêtées ont en moyenne 98 vaches et sont situées dans l'Ouest de la France, l'Est et le Massif central. Dans six d'entre elles, il s'agit d'un « arrêt du lait subi. Le départ d'associés a plongé les exploitations dans d'importantes difficultés financières, du fait notamment du rachat des parts de capital ". Dans le cas où il y avait eu un investissement préalable dans un robot de traite, à un moment où le prix du lait s'est mis à baisser, cela a aggravé la situation. Dans un cas, le départ d'un associé a conduit au démantèlement de l'exploitation.

Des arrêts choisis dans plus de la moitié des cas

Mais « dans huit exploitations, il s'agit d'un arrêt du lait choisi et non d'une obligation économique », souligne Sophie Madelrieux. Ce choix est lié à la difficulté de trouver un remplaçant, ou à la non-motivation des associés restants pour la production laitière, ou encore au décalage entre la charge de travail, la difficile gestion du salariat et une rentabilité en baisse de l'atelier lait. Dans cinq cas, l'arrêt a été favorisé par la possibilité de vendre les contrats de lait. Dans six cas, ceux qui restent sur l'exploitation avaient moins de 45 ans. Tous partageaient le souhait d'avoir plus de temps libre et de temps pour la famille. Et tous ont mentionné les risques accrus dans les grandes exploitations, qu'il s'agisse de risques financiers, climatiques, sanitaires et humains. Comme l'expriment les éleveurs enquêtés : « on n'a pas droit à l'erreur et les erreurs arrivent plus vite » ; « plus on grossit, plus on est vulnérable, c'est une multiplication des risques à chaque fois ». C'est aussi davantage de stress  « même en vacances » ; « on n'arrive plus à suivre les animaux » ; « le moindre retard et c'est foutu, ça met la pression ». Aucun en tout cas ne regrette son choix au vu des évolutions ultérieures du prix du lait et du gain de qualité de vie.

Un modèle de développement humainement usant

« C'est au projet humain qu'il faut penser »

Si certains mettent en avant les avantages à travailler à plusieurs (week-ends et vacances, échanges, travail en groupe...), les difficultés énoncées ont été plus nombreuses. « Tous les exploitants rencontrés ont remis en cause ce modèle de développement. Il leur est apparu humainement usant ", résume Sophie Madelrieux, en citant les éleveurs : « l'élevage va droit dans le mur si on ne pose pas en premier l'humain. Les jeunes ne tiendront pas cinquante ans comme ça ! » ; « avant le projet économique, c'est le projet humain qu'il faut penser » ; « faut-il des grandes structures ? Souvent, on le fait malgré nous en entrant dans la spirale ». Le bilan est sans appel : « quand on a arrêté le lait, on avait le même revenu que douze ans en arrière. Mais on était plus gros, on avait investi. On avait plus de produits, mais aussi beaucoup plus d'emprunts, de charges, de travail, et plus du tout de temps libre ».

La remise en cause vient aussi du rapport avec l'aval des filières. Du manque d'autonomie par rapport aux laiteries : « on n'est plus libre de rien, on ne fixe pas nos prix ». Et de l'absence de considération : « on est depuis toujours chez eux, et ils ont juste rayé le nom de la liste ». Aucune des laiteries n'a essayé de retenir les exploitants rencontrés : même être un gros apporteur n'a pas joué. Mais surtout, conclut Sophie Madelrieux en citant l'un d'eux, ces structures laitières ne sont pas transmissibles : « qui aura les reins pour reprendre ça ? ».

(1) Dans le cadre du Casdar Orgue (Organisation du travail, durabilité sociale et transmissibilité des grandes exploitations laitières) coordonné par l'Institut de l'élevage. Étude présentée début décembre 2018 aux Rencontres recherche ruminants.

Source Réussir Lait

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Commentaires 9

1584

et ce qui devait arriver arriva!

viande

C'est pas d'aujourd'hui que le modèle est humainement usant, au vu du nombre de suicide; La MSA dit que la moitié d'entre nous avons moins de 350 euros par mois, mais si il fallait rémunérer les anciens exploitants(es) qui continuent de travailler pour aider leur enfants sur la ferme il y aurait un revenu de 0.Tout ça parce que les syndicats ne défendent pas les agriculteurs, mais un système toujours plus mécanisable, robotisable, consommateurs d'intrants.. En fait depuis la dernière guerre on copie et on n'est très dépendant des USA. Pieds et mains liés aux coop, privés et divers organismes on est revenu au métayage sauf que le maitre n'est plus une personne physique mais une agglutination d'OPA.

Baba

C'est un sujet très inquiétant , celui de la transmission des exploitations d'élevages.
Si le revenu était correct, la question ne se poserait pas. Dans l'indifférence générale
et avec l'agri-bashing des élevages (vegan, bien être animal, etc..) les exploitations
en viande ou lait meurent en silence. Le monde politique s'en fout. Pour lui ce sont
les électeurs qui comptent . Jusqu'à quand cela peut-il durer ?

alain

le danger des grosses structures est évidemment l'humain comme le montre cette étude.
le second qui en découle est que demain le savoir agricole va appartenir à une minorité , la fin de la "culture" paysanne.
est il normal que grosse structure tourne parce que le père retraité continue à travailler car le fils ne peut y arriver seul, activité de l'ancien maintenue avec une pension de retraite et sans cotisation sociale.
alors qu'aujourd'hui 7% des retraités gardent une activité pourquoi l'agriculture serait une sorte de travail au noir. ce modèle n'est pas défendable.
qui reprendra, encore et encore plus gros

Moty

Oui, le métier est usant surtout quand on a beaucoup de VL. A force d'augmenter les tailles de troupeau, on arrive à avoir un métier très répétitif et usant ( épaules, coudes, canal carpien ..).
Beaucoup d'éleveurs font des choix d'investissement pas suffisamment axés sur le bien être au travail, et le confort de travail. En augmentant la productivité du travail, en élevage laitier on augmente souvent l'usure et la fatigue, alors qu'en grande culture ça marche !!

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