Donald Trump : allié des agriculteurs brésiliens ?

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Donald Trump : allié des agriculteurs brésiliens ?

Au début de cette année, le Président des États-Unis mettait à exécution sa décision de surtaxer les importations d’acier et d’aluminium en provenance de Chine. Le 2 avril, Pékin réagissait en augmentant les droits de douane (portés à 15 % et 25 % selon les marchandises) sur une liste de 128 produits fournis par l’économie américaine (dont les livraisons de fruits et noix, de viande porcine, de vins et d’éthanol). Washington répliquait alors en élargissant la liste des biens manufacturés chinois qui pourraient être pénalisés. La riposte ne tardait pas. La Chine indiquait que si ces nouvelles menaces étaient mises à exécution, elle appliquerait de son côté des droits supplémentaires de 25 % sur 106 produits américains, des automobiles aux avions en passant par le soja, le coton, la viande bovine et le tabac. Sur les deux mois qui ont suivi ces bravades répétées, des négociations ouvertes entre Pékin et Washington ont permis de suspendre l’ouverture d’une guerre commerciale de grande dimension touchant aussi bien les échanges agricoles que le commerce de produits de haute technologie. Depuis le début de juin 2018, ces négociations sont cependant dans l’impasse. L’obstination de Donald Trump peut désormais remettre en cause un cessez-le-feu provisoire…

 

Quel que soit le scénario qui s’impose dans l’avenir, l’agriculture américaine ressent déjà l’impact de la gesticulation dangereuse pratiquée par un Président qui semble jouer contre son propre camp. Pour les farmers, la Chine est le second marché à l’exportation après le Canada. La République populaire achète 57 % des exportations américaines de soja en grains (soit plus de 30 % de la récolte des États-Unis), 20 % des exportations de viande de porcs et produits charcutiers, 17 % des exportations de coton et 11 % de celles de produits laitiers. La Chine est aussi un débouché significatif pour le tabac, les céréales secondaires (maïs et dérivés comme l’éthanol, sorgho), les vins ou les cuirs et peaux que livrent les États-Unis sur les marchés mondiaux. La seule menace d’une taxation imposée sur tous ces flux commerciaux a suffi pour les perturber, puis les réduire. Pour éviter tout risque de renchérissement de leurs importations, les utilisateurs chinois de soja, de carcasses de viandes ou de coton cherchent depuis le début de l’année à privilégier les contrats avec des fournisseurs qui ne sont pas américains. De nombreux pays agro-exportateurs sont capables d’occuper (au moins partiellement) l’espace conquis par les filières américaines sur le marché chinois. Du Chili (exportateur de vins et de fruits) à l’Australie (vins noix, viandes) en passant par l’Union européenne (viandes, produits laitiers), les agriculteurs concurrents des farmers se réjouissent déjà à la perspective d’une guerre commerciale d’ampleur entre les deux premières puissances économiques.

Cet enthousiasme touche aussi le Brésil, devenu en quelques années un fournisseur majeur de la Chine en denrées et commodités agricoles. La République populaire représente aujourd’hui 39 % du total des exportations agroalimentaires du grand pays sud-américain. Les industries chinoises de trituration de soja ont absorbé en 2017 près de 85 % des volumes de grains exportés par le Brésil, ou l’équivalent de 55,6 % de la récolte du pays. La sylviculture est une activité majeure sur plusieurs bassins agricoles du Brésil. Elle fournit la matière première de l’industrie de la cellulose. La Chine est le premier pays importateur du produit brésilien et ses achats ont augmenté depuis 2010 à un rythme très soutenu. La République populaire est encore le premier marché des exportateurs brésiliens de sucre. Elle est devenue depuis 2010 un débouché majeur pour les branches du coton, du tabac et des viandes (volailles, bœuf et porc).

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Du coton au soja

Coton, viandes et soja : ces trois filières agro-exportatrices brésiliennes peuvent élargir considérablement leurs débouchés en Chine au détriment des produits américains si le conflit commercial entre Pékin et Washington se poursuit sur les mois à venir.

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Avec 1,7 à 1,8 Mt de fibres produites par an, le Brésil est aujourd’hui le cinquième pays producteur de coton dans le monde, derrière la Chine, l’Inde, les États-Unis et le Pakistan. La moitié de l’offre nationale est exportée, essentiellement vers l’Asie (voir tableau). Au cours des dix dernières années, les producteurs brésiliens ont cherché à produire des fibres de qualité qui correspondent à la demande des marchés les plus exigeants et les plus rémunérateurs. Ainsi, la filière nationale a pu commencer à exporter vers la Chine (où la production de fibres de haute qualité est encore très limitée). En 2017, les contrats avec l’industrie textile chinoise ont porté sur près de 83 000 t. On est encore très loin des 526 000 t achetés aux fournisseurs nord-américains eux aussi spécialisés sur le haut de gamme. Les producteurs brésiliens ne peuvent d’ailleurs pas prétendre à eux seuls remplacer rapidement leurs concurrents des États-Unis.

La guerre commerciale pourrait aussi profiter à l’Australie, également producteur et exportateur de coton de qualité. Néanmoins, sur les régions agricoles où le climat est favorable à cette culture, le grand pays du Pacifique ne peut pas étendre les terres dédiées à la plante à fibres. Cette production doit être réalisée sur de grandes échelles (grandes surfaces planes et favorables à la mécanisation) afin d’amortir des coûts de production très élevés (utilisation d’un matériel génétique sophistiqué, dépenses importantes en protection phytosanitaire et en engrais minéraux). Le Brésil est l’un des rares pays producteurs de coton de haute qualité qui peut effectivement accroître les surfaces emblavées. Celles-ci augmentent régulièrement depuis 2015. Elles pourraient représenter jusqu’à 1,435 million d’hectares en 2022 sur l’ensemble du territoire national, soit une hausse de 38,8 % par rapport à la sole utilisée récemment. Au-delà du début de la prochaine décennie, l’expansion des emblavements se poursuivra si la demande en coton de qualité est au rendez-vous. L’ambition de la filière brésilienne est de doubler très rapidement la production et de gagner des parts de marché sur la Chine. La menace d’une taxe de 25 % appliquée sur le coton américain par Pékin est un sérieux coup de pouce à cette stratégie. Le signe ne trompe pas : depuis avril 2018, les industriels chinois du textile multiplient les missions commerciales au Brésil. Plusieurs d’entre eux ont déjà signé des contrats d’achat portant sur la prochaine récolte qui sera semée selon les régions entre octobre prochain et février 2019

La seconde filière agricole brésilienne qui pourrait profiter des gesticulations de l’Administration Trump est celle des viandes. On connaît l’importance du porc dans la diète chinoise. La République populaire assure à elle seule la moitié de la demande mondiale. On sait moins qu’elle consomme aujourd’hui autant de viande bovine que l’ensemble de l’Union européenne. Le marché chinois absorbait en 2010 6,52 Mt de carcasses de bœuf, de viande transformée et d’abats de bovins. En 2018, cette consommation devrait atteindre 8,53 Mt, soit une croissance exceptionnelle de 30 % en moins d’une décennie. Aucun autre marché dans le monde ne progresse à ce rythme. Et cela va continuer.

Au début de la prochaine décennie, la Chine va dépasser l’Europe pour la consommation. Déficitaire, le pays importe de plus en plus. Dérisoires au début de l’actuelle décennie, ses achats sur les marchés internationaux portent aujourd’hui sur 1,2 Mt, principalement en carcasses et en découpes. Le Brésil est le second producteur mondial de viande bovine, derrière les États-Unis. Il est cependant leader pour les exportations (20 % des livraisons sur le marché international). Très présents sur le Proche-Orient, les abatteurs brésiliens vendent aussi de plus en plus en Asie. Déjà grands fournisseurs sur Hong Kong avant 2014, ils ont profité de la levée il y a quatre ans de restrictions sanitaires par Pékin pour prendre pied sur la Chine continentale. Inférieures à 100 000 t en 2015, les exportations de carcasses et de découpes vers la République populaire ont atteint 213 536 t en 2017.

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Si l’on inclut les ventes sur Hong Kong, le marché chinois est désormais de loin le premier débouché extérieur des éleveurs brésiliens. Il a représenté plus de 40 % des exportations l’an dernier. Les fournisseurs nord-américains étaient absents de la Chine jusqu’en 2017, touchés eux aussi par des mesures sanitaires. Alors que cet obstacle est désormais levé, les éleveurs du Texas ou du Nebraska ne pourront pas reprendre pied rapidement sur le marché le plus porteur de la planète si Donald Trump persiste dans sa politique protectionniste. Les restaurants proposant des barbecues de viandes d’origine brésilienne vont donc continuer à se multiplier à Shanghai ou à Shenzhen. En 2018, le Brésil devrait livrer 300 000 t de carcasses et de découpes sur le marché chinois (soit le quart des importations du pays). Le chiffre d’affaires réalisé par les abatteurs brésiliens sur la Chine atteindra alors 1,5 Md $, soit une progression de 60 % par rapport à 2017.

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La troisième filière agro-exportatrice brésilienne qui peut se féliciter des ardeurs protectionnistes de Donald Trump est celle du soja. Second producteur mondial de la graine oléagineuse depuis des années, le Brésil pourrait bien dépasser les États-Unis en volume de moisson sur la saison à venir.

La Chine est aussi ici et de loin le premier pays importateur du monde pour le soja en grains (il existe aussi un commerce international de farines et d’huile de soja, les deux sous-produits de la trituration). En 2017, le pays a acheté 95,5 Mt de graines de soja sur le marché international, dont 50,9 Mt d’origine brésilienne (53,2 % des livraisons), 32,8 Mt provenant des États-Unis et 6,58 Mt de soja argentin. Dès que la Chine a publié la liste des représailles commerciales qu’elle mettrait en œuvre si le Président Trump passait des menaces aux actes, la filière nord-américaine a enregistré un tassement de ses ventes vers la République Populaire. Les triturateurs chinois ont commencé à donner la priorité au soja brésilien qui ne serait pas soumis à la taxe de 25 % promise par Pékin. Les maisons de négoce chinoises (COFCO) ou nord-américaines (Dreyfus, Cargill, Adm, Bunge) qui gèrent les flux logistiques de soja ont revu leur stratégie d’achat en donnant la préférence aux opérations passées sur les ports brésiliens. Sur les prochains mois, l’Argentine sera pratiquement absente du marché du soja en raison de la forte sécheresse qui a sévi dans le pays depuis le début de l’année. Dans ce contexte, avec la mise en œuvre effective des mesures de rétorsion commerciale de Pékin, une voie royale s’ouvrirait aux exportateurs brésiliens. Les marchés ont d’ailleurs anticipé dès le mois de mars dernier cette nouvelle donne. Alors que les opérateurs tablaient en début d’année sur un volume exporté de 65 Mt, ils ont estimé trois mois plus tard à 73 Mt le total des exportations brésiliennes de soja en grains sur la saison 2017/18. Le gain supplémentaire pour la filière nationale est évalué à 3,4 Mds $.

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Sur les derniers mois, la hausse des prix négociés sur les ports d’exportation brésiliens est assez nette. Le prix FOB moyen sur Paranaguá (premier port d’exportation de soja du pays) atteignait 392,54 $/t en février 2018. Il était de 427,20 $/t en avril, soit une hausse de 8,8 % en moins de trois mois. Cette évolution reflète certes l’élévation du cours à sur le marché Chicago (référence mondiale) qui a pris en compte la chute de la récolte argentine. Elle traduit aussi une forte augmentation des primes d’exportation que les négociants internationaux doivent ajouter au prix de Chicago pour conclure des contrats d’approvisionnement avec les fournisseurs de soja brésilien. La menace d’une guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis et le retrait forcé des fournisseurs argentins a eu pour conséquence depuis le début de l’année une forte hausse du montant moyen de cette prime. Entre février et avril 2018, elle est passée de 21,31 à 45,94 USD/t. Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule. Au cours des derniers mois, les tensions internationales (qui renforcent le rôle du dollar comme monnaie refuge),

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la perspective d’un relèvement des taux d’intérêt aux États-Unis (en réponse à la politique de relance budgétaire de l’administration Trump) ont entraîné une revalorisation du billet vert par rapport aux monnaies des pays émergents, notamment le réal brésilien. L’évolution des taux de change a donc amplifié l’impact sur les prix à la production brésilien de la hausse des cours internationaux du soja. L’exemple des prix du soja sur le Paraná (second État brésilien producteur) n’est pas un cas isolé. Tous les agriculteurs brésiliens fournissant du soja ont obtenu en fin de saison 2017/18 des prix exceptionnellement élevés. Selon les prévisionnistes, les prix mondiaux du soja en dollars devraient se maintenir à un niveau relativement élevé sur les prochains mois mais connaître une grande volatilité en raison des incertitudes qui concernent le volume importé par la Chine sur la saison 2018/19 et du risque de guerre commerciale avec les États-Unis.

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Donald Trump : allié des agriculteurs brésiliens ?

Un enthousiasme à modérer

Au Brésil, les exploitants spécialisés en soja et en coton comme leurs collègues éleveurs de bovins commencent à croire que le Président Trump s’emploie à leur ouvrir des marchés nouveaux sur le grand pays d’Asie. Cet enthousiasme reste cependant mesuré. D’abord parce que plusieurs filières brésiliennes qui pourraient en théorie prendre les marchés qu’abandonneraient les fournisseurs américains ne sont en capacité de profiter d’éventuelles aubaines commerciales. Ainsi, le secteur brésilien de l’éthanol est touché depuis des années par une crise financière. Il n’a pas investi. La production stagne et ne couvre plus la demande interne. Les industriels locaux ne pourraient pas satisfaire par de l’éthanol de canne la demande d’utilisateurs chinois habitués à recourir à de l’éthanol de maïs américain. La filière du tabac livre déjà sur la Chine mais ne peut pas accroître sa production au point de compenser la baisse probable des arrivages en provenance des États-Unis. Les abatteurs brésiliens de porcs fournissent depuis peu le grand marché asiatique mais n’ont pas de capacités de production suffisantes pour développer massivement leurs ventes.

Au Brésil, on est aussi conscient que le déclenchement effectif d’une guerre commerciale entre les deux premières puissances économiques du globe aurait des effets macroéconomiques nuisibles sur l’essor de la production et des exportations agricoles nationales. Une Chine confrontée au protectionnisme industriel américain connaîtrait une croissance économique plus faible. Sur les marchés internationaux de matières premières industrielles et agricoles dominés par les importations chinoises, le tassement de la demande induirait une contraction des prix de référence.

En d’autres termes, les revenus dégagés par plusieurs filières agroexportatrices brésiliennes chuteraient. Enfin, dans un scénario de guerre commerciale effective, une dynamique forte d’aversion aux risques s’imposerait sur les marchés financiers. Elle se traduirait par un durcissement des conditions de financement d’économies comme celle du Brésil. La hausse des taux d’intérêt rendrait plus difficiles les investissements agricoles. L’enthousiasme que manifestent aujourd’hui les exploitants agricoles et les leaders de plusieurs filières à l’égard de la politique commerciale de Donald Trump céderait alors la place à l’exaspération.

Cet article est extrait de la revue PRISME, l’analyse de la conjoncture et de l’actualité agricole et agroalimentaire

Lire tout le dossier :  PRISME n° 21 – JUIN 2018 -  L'analyse de la conjoncture et de l'actualité agricole et agroalimentaire

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