À Missillac, la jussie reporte le curage du canal

Catherine Perrot

Jean-Luc Cadio, dans l’une de ses parcelles qui borde le canal devant initialement être curé : « Ce que l’on veut, c’est pouvoir continuer à exploiter ces prairies. »
Jean-Luc Cadio, dans l’une de ses parcelles qui borde le canal devant initialement être curé : « Ce que l’on veut, c’est pouvoir continuer à exploiter ces prairies. »

Curer le canal pour rétablir une bonne circulation hydraulique des marais, les agriculteurs de Missillac sont pour. Mais ils redoutent la dissémination de la jussie à cette occasion. En l’absence de solution technique ou financière, les travaux de curage sont suspendus.

«La jussie, ça va complètement changer notre manière de gérer collectivement les marais », affirme Michel Coudriau, responsable marais et biodiversité à la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique. Cet élu agricole, qui est aussi éleveur laitier sur les marais de Grand-Lieu, a bien raison de le dire : en cet automne 2013, il n’y a pas qu’à Grand-Lieu ou en Brière que la plante envahissante fait des siennes (lire LAA n° 290 et 300).
Du côté des marais de Missillac, les agriculteurs aussi s’inquiètent. « Cet été, nous avons été contacté par le Syndicat de bassin versant du Brivet (SBVB) pour la réalisation de travaux de curage sur le canal qui borde une de nos parcelles », décrit Jean-Luc Cadio, éleveur laitier à Missillac (en EARL avec son épouse et un salarié). « J’ai répondu que j’étais d’accord, car le canal a vraiment besoin d’être curé !... Mais c’était avant de savoir qu’il y avait de la jussie ! », poursuit-il…
L’éleveur possède une parcelle de deux hectares du côté de Bergon, à Missillac, qui est exploitable de juin à fin octobre environ. Cette parcelle, très éloignée de son siège d’exploitation, est conduite essentiellement en fauche, pour de la litière ou du foin, et parfois en pâturage. L’éleveur ne s’y rend donc pas souvent, mais, alerté par ses collègues riverains du même canal, il a effectivement pu constater que le canal est certes envasé et bouché… mais aussi envahi de jussie !

Principe de précaution

Du coup, comme plusieurs de ses collègues agriculteurs, Jean-Luc Cadio se pose la question : si on cure le canal et que les boues de curage sont déposées sur la berge (comme c’est le cas classiquement), cela ne risque-t-il pas de disséminer la jussie ?
Les récents problèmes d’envahissement de prairies par de la jussie terrestre, sur Grand-Lieu et sur la Brière, ont en effet marqué les esprits des agriculteurs. « On essaye d’éradiquer les mauvaises herbes sur notre exploitation, et là, on pourrait introduire des boutures de jussie sur nos prairies ? Cela m’inquiète d’autant plus que j’utilise ce foin pour mes litières… je retrouverais ainsi de la jussie dans mes effluents ? sur toute mon exploitation ? »
« Cette plante envahissante, c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas. Je me méfie, il faudrait faire des essais avant de prendre ce risque », affirme Jean-Luc Cadio. Du coup, avec plusieurs de ses collègues riverains du canal, il a répondu au Syndicat de bassin versant du Brivet qu’il ne souhaitait pas que le curage soit réalisé si les boues doivent être versées sur les berges.
« Nous avons interrogé tous les exploitants concernés », explique de son côté Guillaume Panhelleux, le responsable technique du Syndicat du bassin versant du Brivet, « et comme il n’y avait pas de consensus, les élus du syndicat ont décidé d’annuler les travaux prévus. »
« Nous étions d’accord pour que les pelleteuses passent sur nos terrains », tient à préciser Alain Bernier, président de la FNSEA 44, qui possède également des hectares le long du canal. « Mais nous ne sommes pas d’accord pour qu’on prenne le risque de disséminer la jussie, ou pour qu’on nous demande de prendre à nos frais le transport des boues jusqu’à un autre site ».
Selon Guillaume Panhelleux, cette question du transport des boues aux frais des agriculteurs n’a jamais été évoquée. Mais il est vrai que c’est en partie ce point de l’exportation des boues qui a fait capoter le projet. « Curer avec dépôt des boues sur les berges, et curer avec exportation des boues sur un autre site, ce n’est pas du tout le même budget ! », décrit le responsable du SBVB. « En l’absence de solution technique et financière, nous avons renoncé aux travaux de réhabilitation du canal. »
Le syndicat se donne donc quelques mois de réflexion pour trouver une issue technique et/ou financière à ce problème. Les différents acteurs impliqués dans la gestion de l’eau sur le secteur, le syndicat et ses élus, mais aussi les services de l’État, le conseil régional, le conseil général vont discuter ensemble d’une solution. Ce qui est certain, malheureusement, c’est que dans tous les cas, ce sont les agriculteurs qui sont les plus exposés aux conséquences néfastes : entre un canal bouché, rendant impossible l’évacuation des eaux, et le risque de dissémination de la jussie, il est bien difficile de savoir lequel des maux est le moindre !

« La jussie, encore un fléau qu’on ne va pas combattre ! »

Alain Bernier, président de la FNSEA 44 :

Pour Alain Bernier, exploitant agricole ayant des prairies de marais à Missillac, et, par ailleurs, président de la FNSEA 44, ce cas est emblématique de « l’absence de volonté politique pour éradiquer un fléau écologique et agricole ».
Tout en rappelant que les « agriculteurs sont les premiers écologistes, ceux qui prennent soin de leurs terres et de leur environnement », il milite, lui, pour une solution plus radicale contre la jussie. « Les chercheurs doivent nous trouver un désherbant sélectif, qui ne tuerait que la jussie, l’environnement sera bien moins affecté qu’il ne l’est aujourd’hui. »
Et de fustiger le laisser-faire ambiant, conséquence de réglementations quasi paralysantes pour tout ce qui concerne l’eau, l’absence d’affectation de moyens pour une vraie recherche technique, « comme ça a déjà été le cas pour le ragondin, ou pour l’écrevisse, d’autres fléaux qu’on a laissés s’installer. »

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