Après le suicide de son mari, une agricultrice veut se battre

Après le suicide de son mari, une agricultrice veut se battre

Elle pose les coudes sur la nappe cirée impeccable, comme sa cuisine, respire un coup: depuis le suicide de son mari l'an dernier, Dominique Barbe se bat, avec son fils, pour maintenir l'exploitation à flot. Aujourd'hui, elle parle pour briser le silence sur la détresse des agriculteurs.

"Je ne suis pas forcément pour aller manifester. Mais là, ça suffit: depuis novembre, cinq agriculteurs se sont suicidés en Meurthe-et-Moselle", raconte à 54 ans cette agricultrice au teint de jeune fille malgré les longues  heures de traite. Le 29 juin 2015, son mari Jean-Michel s'est pendu dans la grange. Il  avait 55 ans, dont 38 passés sur l'exploitation.

En 1977, à la mort de ses parents, Jean-Michel n'a que 17 ans lorsqu'il reprend la ferme: sept vaches, quelques hectares de céréales, une petite exploitation en polyculture-élevage, comme il y en a beaucoup dans ce coin de Lorraine. Plus tard il épouse Dominique, jeune secrétaire qui le rejoint très vite à la ferme. Trois fils naissent, l'exploitation grandit. Avec des années inégales, et quelques coups du sort, comme lorsqu'un escroc s'échappe avec 80.000 francs d'acompte versés pour agrandir l'étable. En 1999, Jean-Michel fait une "petite dépression". La tempête  n'arrange rien: 80% de la toiture du bâtiment s'envole, un mur est arraché. Et il  faut retirer les plaques dans lesquelles on découvre de l'amiante.

Emprunts et mise aux normes

Il faut réparer, emprunter, alors le couple fait attention à tout. Quand Jean-Michel va trop mal, Dominique lui cache une ou deux factures, s'arrange pour les régler. L'agriculteur est dépressif, on lui détecte  des penchants bipolaires. Les quotas, les emprunts, les factures ? "ça a nourri la maladie, beaucoup", explique Mme Barbe. D'ailleurs, la Mutualité sociale agricole (MSA) a reconnu le suicide de son mari comme accident du travail, après enquête mais sans difficulté. Quand il n'est pas capable de travailler, elle s'occupe de l'exploitation, avec l'aide d'amis ou de voisins. "Financièrement, ça n'était pas possible de cotiser pour quelqu'un d'autre, on a toujours été trop justes". Aucun organisme agricole n'apporte d'aide. "Jamais, on ne nous a contactés en demandant : Monsieur est suivi, que se passe-t-il ? : Jamais"

Quand il rentre d'hospitalisation, Jean-Michel ne tient pas longtemps. "En repos, il était préservé des problèmes du travail. Alors se retrouver à la maison au milieu de tout ça, automatiquement il replongeait". En 2014, ils doivent emprunter à nouveau. La grosse laiterie qui  leur achète désormais leur production exige des mises aux normes dès 2015. Sinon, le prix d'achat baissera de 3%, puis de quasiment 10% la 2ème  année. "On avait encore des crédits, on ne pouvait pas arrêter le lait, alors on a emprunté 25.000 euros". A la préfecture, un fonctionnaire en charge de l'agriculture lui glisse: "Vous savez, si on mettait toutes les petites exploitations aux normes, il n'y en aurait plus".    

'Ne pas se taire'

Les travaux de mise aux normes commencent en 2015. En mars, son mari est opéré d'une hernie bénigne. Il reprend le travail le 15 juin. Le 29  en début d'après-midi, son fils cadet le retrouve mort.  "A ce moment-là, il faut tout encaisser. Et se remettre au travail  parce qu'on n'a pas le choix: il faut vivre, faire tourner la ferme",  dit Mme Barbe, les yeux fatigués, jonglant avec les dossiers et demandes d'aide.  Elle rit quand même en racontant les coups de fil des services de  l'Etat à 17H30, en pleine traite des vaches. Ou l'assistante sociale à qui on demande une solution pour payer les 300 euros de cantine, et qui  rappelle un mois plus tard. "ça va faire un an que je n'ai pas arrêté un week-end", dit-elle.  

Son dernier combat serait d'arrêter le lait, pour ne plus avoir à  traire matin et soir, et de cultiver plutôt des céréales. Impossible  pour l'heure, du fait des quotas de terres cultivables. Alors oui, "il est trop tard pour mon mari. Mais moi, je suis là. Et il faut que je me débatte". Face à la détresse des agriculteurs, "moi je n'ai pas la solution", reconnaît la jeune grand-mère. "Mais la méthode, ce n'est pas de se taire".  Elle rêve de "créer un comité". Mais avec qui? "Depuis la mort de mon mari, il y a des gens qui m'ont appelée. Mais pas beaucoup du milieu agricole..."

 

Source AFP

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Commentaires 9

Pat86

Film réalisé par le fils d'une amie dont le mari éleveur s'est suicidé, à voir et à montrer à tous les "décideurs" agricoles.... LES-FILS-DE-LA-TERRE

Jubin

Lorsque "PAC" voudra dire Politique Agricole Commune ET Parti Agricole Commun, alors on donnera du sens aux choses. Et que peut être bien qu'on évitera ce genre de scenario.

lilou31

Je suis agricultrice dans la région Midi Pyrénées éleveur de canards et poulets, je voudrais apporter mon soutien à cette femme, savoir en quoi consiste ce comité.

1584

très bel article , chapeau au journaliste qui a traité le sujet. j'espère que ceux qui se sentent mal comprendront la détresse de ceux qui les entourent et se relèveront plus forts malgré les problèmes qui ne sont que quelques billets qui ne comptent pas comparés à l'amour de ceux qui les entourent.

j.f

bravo les politiques ...mepriser a ce point ceux qui vous nourissent...il n y a pas de mot..tout mon soutien a cette dame pour son courage ...ps:je suis agri

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