Classe et distinction : De l'art délicat de cracher le vin

Claudine Galbrun

Il existe bien le concours du meilleur lanceur de pépins. Alors pourquoi pas celui du meilleur cracheur de vin. Les grands et beaux esprits pourront toujours en rire mais l'affaire n'en est pas moins très sérieuse.

Cracher : ce n'est pas beau. C'est ce que tous les parents, dans nos contrées occidentales et réputées développées, apprennent à leurs enfants. Qui n'en apprécient pas moins grandement, et par ailleurs, de contourner l'injonction, sitôt que lesdits parents ont le dos tourné (NDLR : c'est du vécu !). Sauf que ces mêmes enfants vont grandir. Et ils garderont en mémoire que cracher est un acte moralement et esthétiquement répréhensible. S'ils ont bien retenu, toutefois, les leçons de maintien que leurs géniteurs se sont esquintés le tempérament à marteler. Certes, ils ne fréquenteront pas tous les salons des vignerons indépendants de France ou tout autre lieu dédié au noble breuvage qu'est le vin mais, pour ceux qui pourraient être tentés de s'y rendre, toute la bonne éducation transmise par des ascendants si attentifs à leur progéniture risque de se retrouver mise à mal par l'impérieuse nécessité de cracher le vin si tant est que les rejetons, devenus adultes, n'aient pas envie de “ finir sous la table ”. Ou moins prosaïquement, de goûter à la diversité des vins proposés dans de tels endroits.

Un jet continu, assez dense, évoquant une sorte de fil qui sort de la bouche, une visée excellente : pas de doute, voici un crachat élégant. (M.-E. Koralewski)

Un jet continu, assez dense, évoquant une sorte de fil qui sort de la bouche, une visée excellente : pas de doute, voici un crachat élégant. (M.-E. Koralewski)

Le consommateur, dans un salon, ne crache pas

Car voilà bien la contradiction observée chez le consommateur que pointe Olivier Thienot, directeur et fondateur de l'Ecole du vin à Paris. “ Celui-ci n'a qu'un seul mot à la bouche : diversité. Il veut défendre la diversité des vins, des terroirs, des appellations et dans les salons, il y a des centaines de vins à découvrir. Sauf que le consommateur, dans un salon, ne crache pas. Résultat : au bout du cinquième verre, le bruit et la fatigue aidant, il n'est plus capable d'apprécier ce qu'il déguste et donc abandonne. Un acte proprement anti-diversité. Nous avons donc créé, avec les vignerons indépendants, le concours du cracheur d'or pour montrer au consommateur que s'il veut goûter plein de vins différents, il lui faut cracher. ” Toute une éducation à refaire ! “ À tel point que nous avons travaillé sur la sémantique et plutôt que de dire cracher, nous préférons le verbe recracher. Cela sonne mieux. ” Si le thème du concours prête plutôt à sourire, la chose n'en est pas moins grave puisque ce concours, qui se déroule lors du salon des Vignerons indépendants de Paris, comporte une première phase éliminatoire. Les candidats potentiels au titre de cracheur d'or de l'année doivent exercer leurs facultés olfactives sur deux vins différents. Ceux qui obtiennent les meilleures notes doivent alors surmonter l'épreuve reine : le recrachat, en figure libre, en free style ou plus académique. Au choix. “ Un jury composé de gens très sérieux essaie alors de se retenir de rire et s'emploie à distinguer le recrachat élégant de celui qui le serait moins. ” Sachant que le plus auguste geste sera comparé à celui d'un cracheur référent professionnel.

Car le recrachat élégant existe bel et bien. “ Le jet doit être continu, assez dense, évoquant une sorte de fil qui sort de la bouche avec une pression suffisante. Il faut ensuite être capable de bien viser et éviter d'en mettre partout. ” Il y a aussi le crachat voluptueux. “ Celui qui le pratique met beaucoup de vin en bouche, ayant un rapport très tactile avec le vin et même si le jet est très droit, il est aussi très dense et très riche. ” On peut citer aussi le crachat professionnel, automatique, presque austère. “ Il est sérieux, droit, très tendu, d'un fil continu mais sans charme. ” Et puis, il y a le crachat, hésitant, par défaut, de celui qui n'aime pas cracher, qui a peur de s'en mettre plein le pantalon ou la chemise. “ On sent bien que celui-ci n'a pas l'habitude de cracher. Le jet est désordonné, voire il éclabousse. C'est le crachat éliminatoire. ”

Mieux percevoir le vin et éviter ainsi de donner la prime aux vins les plus riches

Avec ce concours, il ne s'agit pas seulement de promouvoir une consommation responsable mais aussi de montrer que l'acte de cracher permet de développer les sensations en bouche et de mieux percevoir le vin et éviter ainsi de donner la prime aux vins les plus riches, ajoute Olivier Thiénot. Il est à noter qu'au cours des quatre éditions de ce concours, trois des cracheurs d'or ont été des… cracheuses. “ Preuve sans doute que les femmes ont une approche décomplexée de la dégustation tandis que l'homme serait beaucoup plus sérieux. Preuve aussi que ce geste qui accompagne le rituel de la dégustation peut être gracieux et élégant. ” Le gagnant ou la gagnante remporte un prix composé d'un coffret d'arômes de Jean Lenoir et d'une soixantaine de bouteilles. Et nul n'obligera le tenant du titre à recracher le contenu de ces bouteilles. Juré. Craché !

Source Réussir Vigne Mars 2011

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