Communication : Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur du débat avec la société”

Hervé Plagnol

Maître de conférence en sociologie à l'École nationale supérieure agronomique de Toulouse, F. Purseigle invite le monde agricole à s'exprimer auprès de leurs concitoyens.

Les agriculteurs vivent un tournant démographique, économique avec la future réforme de la Pac, syndical avec l'émergence des mouvements minoritaires, voire psychologiques avec le sentiment que la cause agricole et même le sol agricole prend de moins en moins de place dans ce pays : étaient-ils préparés à cette mutation ?

François Purseigle, sociologue : “Les agriculteurs étaient conscients de ce mouvement. Ils ont toujours vécu des mutations importantes. Ainsi, c'est une population qui s'est construite à travers l'exode rural qui fut un des éléments de sa modernisation. Ceux qui ne voulaient plus exercer cette profession sont partis, les autres sont restés. Le phénomène n'avait pas remis en cause le pouvoir des paysans sur les campagnes.
Ce qui est nouveau, c'est le retournement de cet exode, l'arrivée, dans une grande partie du territoire rural, de populations venues des villes ou y travaillant. Ce retournement met en question la place que les agriculteurs occupent dans les zones rurales. Cela implique des conflits d'usage, des problèmes environnementaux qu'il n'est plus possible de nier. De plus en plus minoritaires sur le plan démographique, les agriculteurs peuvent aussi avoir le sentiment d'être minoritaires chez eux, dans leurs villages.

Un phénomène qui a des conséquences même sur les pratiques agricoles. Le choc est d'autant plus grand pour les Français qu'au niveau de la planète, la question agricole n'a jamais été aussi importante. Il y a une vraie question agricole qui s'impose au monde alors que les paysans français se voient remis en cause dans leurs pratiques.

Décalage ou pas ?

C'est le fameux décalage entre agriculteurs et citadins ?
F. P. : “Non ! Je ne suis pas un adepte de la césure entre monde agricole et société. C'est un cliché qui n'a plus cours. Les agriculteurs sont pleinement dans la société. Il suffit d'aller chez eux pour s'en rendre compte. Ils consomment et se comportent de plus en plus comme le reste de la population avec, souvent, le conjoint qui travaille en ville.
Mais c'est bien parce qu'ils sont de plus en plus intégrés que les problèmes se posent. C'est parce qu'ils sont de plus en plus attendus par la population. Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur du débat ou de la controverse. On est dans l'ère des incertitudes et cette controverse avec les autres branches de la société est naturelle. C'est parce que les citoyens sont en attente vis-à-vis de l'agriculture qu'il y a des débats qu'il ne faut surtout pas éluder”.

Les voisins allemands...

Nos voisins, les Allemands, semblent trouver une capacité très forte d'offensive sur les marchés agricoles. Sommes-nous en situation de faire de même en France ?
F. P. : “Justement. Chez les Allemands, les grands débats sur les pratiques agricoles et les enjeux environnementaux ont eu lieu il y a longtemps. Et cela s'est fait avec des organisations environnementales terriblement actives et puissantes. Aujourd'hui, le problème n'est peut-être pas complètement réglé chez eux, mais la discussion a déjà eu lieu. Les agriculteurs sont décomplexés et toute la société accepte d'aller dans le même sens, celui d'une agriculture offensive”.

Qu'est-ce qui motive selon vous les agriculteurs aujourd'hui ? Se sentent-ils techniciens de l'agriculture ? Chefs d'entreprise ? Homme de terroir ?
F. P. : “Il y a, d'une manière générale, un retour des questions scientifiques et techniques au coeur des enjeux politiques. Cela se voit aussi en agriculture. Les nouvelles générations sont éprises de techniques, ce qui n'implique d'ailleurs pas forcément du productivisme mais au contraire un foisonnement de pratiques différenciées. Ils veulent se réapproprier la manière dont ils travaillent le sol, travaillent sur la génétique animale, la sélection végétale. Ils ont des choses à dire sur ce plan et veulent le dire.
Ils n'ont en revanche pas su ou voulu s'instituer en tant que marchand, contrairement aux Danois et aux Britanniques. Même s'ils ont su s'organiser en matière économique. Derrière le discours sur la notion de chef d'entreprise, il y a moins cette notion de commerçant que, tout simplement, la liberté de gérer l'exploitation. La plupart des agriculteurs français n'entendent pas prendre en charge toute la dimension commerciale de leurs activités. La culture du marché fait souvent défaut à nos agriculteurs et, en ce sens, nous avons encore beaucoup à apprendre de nos homologues européens”.
Plus d'infos à lire cette semaine dans L'Union du Cantal.

Source L'Union du Cantal

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