Eclairage : les nanomatériaux dans l'alimentation

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Eclairage : les nanomatériaux dans l'alimentation

Les nanomatériaux pénètrent rapidement dans tous les secteurs de l’industrie, grâce à leurs propriétés physico-chimiques originales. Ces propriétés leur permettent aussi de pénétrer un peu partout dans les organismes humains et dans l’environnement, d’où des risques dont la connaissance peine à progresser au même rythme que leur utilisation. Dans l’alimentation aussi on trouve aujourd’hui des nanomatériaux : quelle est leur place, quelle connaissance a-t-on des risques, et comment évolue le cadre réglementaire autour de ces produits ? Beaucoup de questions qui attendent encore des réponses.

Pourquoi les nanomatériaux

Il s’agit de matière sous forme de particules très fines, entre 1 et 100 nanomètres (1 milliard de nm = 1 m) c’est-àdire de la taille de quelques molécules, ou d’un virus. Par comparaison, les « particules fines » dans l’air se mesurent en micro mètres, c’est-à-dire 1000 nm (les plus fines, P 2,5 = 2,5 micro mètres, soit 2 500 nm).

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Les produits sous forme nanométrique peuvent être naturels (c’est le cas de la caséine, protéine du lait dont la « micelle » mesure de 50 à 600 nm) ou obtenus industriellement. L’intérêt de ces matériaux tient beaucoup à la surface très importante par rapport au poids des particules, ce qui leur confère, ainsi qu’aux systèmes qui les intègrent, « des propriétés physico-chimiques singulières, inexistantes aux échelles micro et macro métriques, permettant de fortement améliorer leurs performances... », comme le souligne le rapport interministériel de décembre 2013 : Le déploiement industriel des nanotechnologies et de la biologie de synthèse sur les territoires, précurseur des manufactures du futur.

Les nanomatériaux, très divers, ont déjà entamé un développement rapide dans l’économie : selon la même source, qui cite Future Markets 2013, la production mondiale serait de 270 000 t en 2011 (multiplication par 10 depuis 2002). On y parle de chiffres d’affaires considérables : les marchés potentiels liés aux nanotechnologies sont évalués dans le monde à 1 580 Mds € en 2015 selon les prospectives mondiales, mais sans préciser à quel point cela englobe les ventes des secteurs utilisateurs au-delà des nanomatériaux eux-mêmes. Les utilisations sont très variées : matériaux de construction, cosmétiques, production d’électricité photovoltaïque, utilisation en médecine comme vecteur de substances réactives…

En France, il existe depuis 2013 une obligation de déclaration des nanomatériaux produits ou importés. Le chiffre résultant est de 500 000 t, une donnée qui vient contredire les chiffres mondiaux précédemment cités, ce qui tend à montrer l’ignorance qui règne en la matière. Plus globalement, les détails de ces industries sont mal cernés : l’Europe parle de « géant invisible ».

Qelle place dans l'alimentation

L’agro-alimentaire n’est pas un secteur très utilisateur de nanomatériaux. Les données sont là aussi elliptiques.Les applications les plus nombreuses concernent les emballages et autres matériaux en contact avec les denrées alimentaires, avec pour but d’améliorer leur résistance, leur transparence, d’obtenir une meilleure conservation ou d’autres performances (comme de permettre au ketchup de sortir plus facilement du flacon). Dans le cas des emballages et autres conteneurs alimentaires, un nanomatériau particulièrement utilisé est le
nano-argent, pour ses propriétés antibactériennes.

Pour les denrées alimentaires elles-mêmes, le premier bilan des déclarations fait fin 2013 annonce 2,6 % pour la production d’aliments, sur 500 kt de nanomatériaux déclarés (s’y ajoutent 1,2 % pour l’agriculture). Le résultat de ces déclarations reste toutefois incomplet et plus ou moins représentatif : aucune présence n’est déclarée, par exemple, pour le nano-argent, tous secteurs confondus, alors qu’il est très utilisé.

L’objectif de l’utilisation de nanomatériaux dans les denrées alimentaires peut être d’améliorer la valeur nutritionnelle : baisse des teneurs en sel, graisse..., ou au contraire assimilation accrue de nutriments. Le but peut être aussi d’améliorer la consistance, le goût, l’apparence des aliments.

Par exemple, le dioxyde de titane (TiO2, additif E174) est couramment utilisé comme colorant blanc dans l’industrie et également dans l’alimentation (confiserie en particulier). Il existe désormais sous forme nanométrique.

Autre exemple, la silice (SiO2, l’additif E551) est utilisée comme anti-agglomérant dans de nombreux aliments en poudre. Elle comporte aujourd’hui de la silice sous la forme de nanoparticules, qui peut être achetée dans le commerce avec une granulométrie contrôlée. Ainsi, une poudre de silice est vendue par sacs de 10 kg à usage dans l’agroalimentaire, offrant comme caractéristique une surface de 200 m2 par gramme (soit des particules de quelques nm), une autre spécification montant à 380 m2 par gramme. Un article scientifique de 2011 met en évidence un taux de forme nano variant de 4 % à 33 % dans l’additif silice trouvé au sein de divers produits alimentaires (poudres pour l’assaisonnement, pour sauce à lasagne ou potage, pour blanchisseur de café...). L’article évalue la quantité de nano-silice pouvant être absorbée par une consommation soutenue de tels produits à 124 mg par jour.

Les risques des nanomatériaux

Comme souvent, les propriétés intéressantes des nanomatériaux ont des contreparties moins désirables. C’est précisément leur finesse et leur réactivité qui en font des particules potentiellement dangereuses pour la santé : il est en effet établi qu’elles franchissent différentes barrières corporelles, et quelles peuvent ainsi circuler dans l’organisme humain. Elles peuvent aussi avoir des effets sur l’environnement et les autres animaux.

En agro-alimentaire, on mettait en avant, il y a quelques années, la capacité de nanoparticules à améliorer l’assimilation de nutriments. Aujourd’hui, les craintes liées à ces propriétés d’assimilation accrues conduisent, à l’inverse, à ne pas mentionner la présence de nanomatériaux dans les produits.

De nombreux travaux scientifiques sont consacrés aux risques liés aux nanotechnologies. Une revue jouissant d’une bonne notoriété, Nanotoxicology, leur est dédiée.

Ces travaux ont mis en évidence des risques potentiels multiples : persistance dans les organismes, anomalies de reproduction, cancérogénèse, immunosuppression, effets sur le système nerveux central, allergies.

Mais leur évaluation est complexe : elle dépend de la forme prise par les nanomatériaux dans les produits commerciaux (dimension des particules, agglomération, encapsulation…), ainsi que des doses auxquelles le public est soumis, qui sont mal évaluées. Au total, comme dit l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire), les recherches menées mettent généralement en évidence le fait que chaque cas est un cas particulier !

L’ANSES a publié deux rapports sur les risques liés aux nanotechnologies, en 2009 et en 2014. Dans ce dernier, elle réaffirme « qu’il est encore très difficile d’évaluer le risque sanitaire lié à l’utilisation de tel ou tel nanomatériau dans tel ou tel produit de la vie courante ». Elle précise que « la voie orale, peu étudiée jusqu’à aujourd’hui, devrait faire l’objet d’efforts de recherche spécifiques ».

Le risque pour la santé concerne en tout premier lieu les salariés, exposés de façon chronique à des doses plus importantes. L’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) est ainsi amené à publier en juin 2014 une « aide au repérage des nanomatériaux en entreprise », car « les données transmises aux entreprises, notamment utilisatrices, sont généralement
incomplètes, voire absentes ».

Quel cadre réglementaire pour les nanomatériaux

La spécificité des nanomatériaux leur a jusqu’ici souvent permis d’échapper au contrôle des produits à risque.

 Les produits chimiques sont depuis 2007 et de façon progressive soumis au protocole REACh (Registration, Evaluation, Autorisation of Chemicals) qui vise à établir un système intégré unique d’enregistrement, d’évaluation et d’autorisation de ces substances dans l’UE.

Or, les nanomatériaux échappent largement à REACh. D’un côté, les seuils de déclenchement de REACh sont trop élevés pour appréhender les nouveaux nanomatériaux (1 tonne/an) et de l’autre, les nanomatériaux ne sont pas considérés comme une substance différente du corps chimique correspondant, alors qu’ils n’ont pas les mêmes propriétés. La Commission Européenne travaille à faire évoluer REACh, face à la pression des sociétés civiles et des gouvernements de plusieurs pays membres dont la France.

Eclairage : les nanomatériaux dans l'alimentation

Les additifs doivent subir une réévaluation

Pour les produits destinés à l’alimentation humaine et animale, de toute façon, REACh ne s’applique pas (pas plus que pour les médicaments, les cosmétiques, les produits biocides), car des dispositions spécifiques sont prévues, en principe plus exigeantes. Depuis longtemps, les additifs, enzymes et arômes alimentaires doivent être autorisés spécifiquement. Mais cela ne tenait pas forcément compte des effets particuliers de la forme « nano ».

Un règlement européen de 2008 a ainsi prévu que les additifs autorisés avant 2009 devaient être évalués à nouveau, en particulier ceux recourant aux nanotechnologies. Ainsi, l’EFSA (European Food Safety Agency) doit revoir en 2015 le dioxyde de titane, et en 2016 la silice, deux additifs fréquemment utilisés sous la forme nano. Le ministère de l’agriculture français indique de son côté sur son site internet que « la silice a été autorisée historiquement dans ce cadre - celui du règlement initial sur les additifs -, y compris à l’état nano », sans évoquer l’obligation nouvelle d’évaluation.

Les "produits alimentaires nouveaux" doivent faire une demande de mise en marché.

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Au-delà des additifs, les produits alimentaires nouveaux doivent faire l’objet depuis 1997 d’une demande pour la mise en marché. En principe, le règlement européen sur les nouveaux aliments et les nouveaux ingrédients devrait couvrir les nanomatériaux. Or, ce n’est pas précisé explicitement, au contraire des OGM par exemple. Et aucune demande n’a pour l’instant été formulée dans ce sens à l’échelle
européenne.

La Commission européenne a présenté en décembre 2013 un nouveau projet de règlement mentionnant cette fois particulièrement les nanomatériaux, et qui « vise à faciliter l’accès au marché de l’UE des aliments nouveaux et innovants, tout en maintenant un niveau élevé
de protection des consommateurs ». Mais le 25 novembre dernier, la Commission de l’Environnement du Parlement y a ajouté la proposition d’un moratoire sur l’utilisation des nanomatériaux.

Divergences sur l'étiquetage

L’étiquetage des nanomatériaux dans l’alimentation sera théoriquement obligatoire en Europe à partir de décembre 2014, au niveau du consommateur.

La Commission européenne a proposé un texte pour sa mise en oeuvre : selon cette version de travail, seraient exclus de l’étiquetage les additifs existants. Ceci répond à la crainte de créer la confusion dans l’esprit des consommateurs - pourtant, on a vu qu’il a été jugé nécessaire de réévaluer ces additifs.

Le parlement européen a rejeté cette proposition en mars 2014 pour ne pas vider l’étiquetage « nano » de sa substance : l’étiquetage sera probablement différé, aucune nouvelle proposition n’ayant encore été formulée.

En conclusion, un souci de protection plus présent dans le domaine alimentaire, mais des risques mal cernés et un cadre réglementaire qui reste à établir.

Les nanotechnologies sont perçues par les autorités politiques et par l’industrie comme un enjeu incontournable de développement économique et de compétitivité. Or, les avantages techniques de ces matériaux vont de pair avec des risques potentiels significatifs et reconnus comme très mal cernés, avec une utilité pour le consommateur qui n’est pas forcément démontrée.

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Les autorités sont conscientes des inquiétudes qui se développent dans le public, et doivent définir un cadre réglementaire basé sur la recherche d’une vraie connaissance des risques, face à une société civile qui perçoit surtout de simples efforts d’apaisement. Dans le
domaine de l’agroalimentaire, particulièrement sensible, les efforts déployés pour contrôler les risques ont un caractère un peu plus soutenu que pour le reste de l’industrie. L’enjeu pour les autorités et les professionnels est bien de ne pas perdre la confiance de l’ensemble des consommateurs.

Source : note de conjoncture Agriculture et Agroalimentaire - PRISME - n° 6 - Décembre 2014

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