Inra de Clermont-Theix : Une plongée au coeur du schéma social des herbivores

Patricia Olivieri

Les éleveurs les identifient intuitivement, l'Inra de Clermont-Theix cherche à les expliciter scientifiquement : les relations entre congénères au sein d'un troupeau.

De leurs années de recherche sur l'adaptation et les comportements sociaux des herbivores, Alain Boissy et son équipe de l'Inra de Theix ont acquis la conviction scientifique qu'entre deux bovins “tout se joue lors de la première rencontre”. Autrement dit, que les relations hiérarchiques entre congénères de la gent bovine s'établissent lors de leur première “prise de contact”. Et ce, de façon définitive. La nature bovine étant ainsi faite que les chances d'ascension sociale y sont inexistantes... “Dans des groupes à petits effectifs, de l'ordre de dix individus, on peut vraiment établir une hiérarchie linéaire entre l'animal dominant et ses subalternes”, explique le directeur de recherche. Des subordonnés qui, contrairement à d'autres scénarios en place chez les carnivores, ne vont jamais chercher à reprendre le dessus. N'y voyez pas la marque de fabrique de bovins résolument placides, mais le résultat de l'évolution d'une espèce jadis “proie” qui passe 90 % de son temps à brouter et n'a donc guère d'énergie à perdre à s'affronter entre congénères.

Langage corporel

“Un individu subordonné va éviter en permanence de rencontrer l'animal dominant, ou alors il va passer à côté mais en ayant une attitude de soumission”, complète le scientifique pour qui les intimidations ou menaces, pour l'accès à des ressources limitantes (aire paillée, auge,...) vont davantage se traduire par des postures (la posture des oreilles étant un des éléments phare de ce langage corporel). D'où l'importance de la communication visuelle au sein des troupeaux. Mais quels sont les déterminants du statut dominant d'une vache ? Poids, forme des cornes,... ? “En fait, il n'y a pas un facteur principal”, analyse Alain Boissy qui a cependant mis en évidence le fait que la dominance n'apparaissait qu'après la puberté. “Avant, on a bien des veaux et des vêles qui se poussent mutuellement, qui se mettent front contre front... Des comportements également observés à l'âge adulte à la différence près que quand on voit une vache donner un coup à une autre, on est certain que l'inverse ne se fera pas”, avance le chercheur mis ainsi sur la piste d'un facteur hormonal. Une piste que le scientifique a éprouvée en traitant des génisses aux stéroïdes. L'expérience lui a permis de conclure que le taux circulant d'hormones sexuelles était seul capable d'inverser les rapports préexistants entre deux bovins. Une vache en phase d'oestrus a donc plus de chance de s'imposer face à une congénère qu'elle ne connaît pas encore, sauf quand un aléa, comme une aire bétonnée, la fait glisser devant sa consoeur... Quid de l'héritabilité du statut dominant ? “Un veau d'une vache dominante, habitué à voir les autres membres du troupeau s'écarter au passage de sa mère et donc de lui-même, va forcément avoir une propension à reproduire une attitude dominant, mais pas systématiquement”, relève Alain Boissy, qui insiste par ailleurs sur d'autres types de relations qui s'instaurent au sein des troupeaux.

 

Préserver les affinités

Des relations cette fois d'affinité qui se manifestent entre certains individus par du flairage, des léchages de flanc, une proximité au pâturage... Bref, des relations positives établies entre des animaux qui se connaissent depuis le jeune âge et qui, pour le chercheur, ont leur importance dans la conduite du troupeau. Ce dernier a en effet démontré qu'en préservant ces relations intimes en ne mélangeant pas des jeunes bovins en croissance habitués à vivre ensemble lors de leur entrée dans un atelier d'engraissement, la rentabilité de l'atelier s'en trouvait renforcée (avec un gain moyen quotidien des jeunes bovins majoré de 100 gr), au même titre que le bien-être des animaux. L'occasion pour le scientifique de revenir sur le sens des recherches conduites à l'Inra. “Notre objectif est de comprendre comment l'animal réagit aux événements potentiellement perçus comme contraignants avec l'idée d'améliorer le bien-être animal sans handicaper la compétitivité des élevages”, résume Alain Boissy.L'institut public, qui se veut aussi une force de propositions auprès des instances bruxelloises, cherche ainsi à concilier des préoccupations sociétales et économiques souvent perçues comme antagonistes avec le souci d'éviter “tout dérapage anthropomorphique”. C'est aussi dans cette perspective que l'Inra a contribué au programme européen Welfare quality visant à élaborer un outil d'évaluation global du bien-être animal. Alain Boissy et ses collègues de l'UR herbivores interviendront le vendredi 8 octobre au Sommet de l'élevage lors d'un colloque consacré au thème “De la douleur au bien-être des animaux d'élevage”.
Plus d'infos à lire cette semaine dans L'Union du Cantal.
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Source L'Union du Cantal

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