Irrigation : stop ou encore... plus ?

Raphaël Lecocq

Irrigation : stop ou encore... plus ?
Irrifrance

En France, 6 % seulement de la SAU est irriguée. Mais l’agriculture absorbe 70 % des prélèvements d’eau, concentrés en période estivale. Le réchauffement climatique est porteur de nombreuses menaces, aux répercussions diverses et multiples. Un rapport du CGAAER* prône une approche durable, consistant à agir sur l’offre et sur la demande en eau.

La politique de l’eau depuis 2006

La loi sur l’eau de 2006 a mis fin aux autorisations individuelles de prélèvement gérées au niveau départemental au profit de contrats de gestion collective à l’échelle d’un périmètre hydrologique cohérent : le bassin versant. Objectif : en finir avec les outils de gestion de crise chronique, c’est à dire les arrêtés sécheresse au profit d’une démarche de résorption des déficits structurels. Las, les arrêtés sécheresse frappent en moyenne 30 à 40 départements chaque année, jusqu’à 70 les années les plus sèches (82 départements début août 2017 !). Cette gestion collective est assurée par des Organismes uniques de gestion collective (OUGC). On en recense une quarantaine à l’échelle nationale, tous situés dans des bassins où les prélèvements agricoles sont la source principale des déficits. Les OUGC sont désignés par arrêté préfectoral. En juin 2015, une instruction gouvernementale intronisait« les projets de territoires », misant sur la co-construction des projets d’aménagement, à défaut de consensus.

En ce mois de janvier 2018, les crues menacent plusieurs régions françaises. C’est, périls mis à part, de bon augure pour la recharge hivernale des nappes, dont les deux tiers affichaient, au 1er janvier dernier, un niveau modérément bas à très bas selon le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières). Les crues actuelles amènent de l’eau au moulin de ceux qui estiment urgent de construire de nouveaux ouvrages de stockage et de transfert, permettant de prélever les surplus d’eaux hivernales pour compenser au moins en partie les déficits estivaux, et accessoirement réduire les risques de dommages potentiellement causés par les crues. Car si la météo sera toujours synonyme de caprices et empreinte de relevés déjouant les fameuses normales saisonnières, le changement climatique à l’œuvre est une lame de fond qui va fortement impacter le cycle de l’eau : moins de « matelas » neigeux, plus d’évapotranspiration, des sols plus secs notamment en début de printemps, périodes cruciales pour les cultures, des étiages plus précoces et plus sévères risquant de concentrer les pollutions et de mettre à mal les milieux aquatiques.

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L’irrigation, du facteur de production au facteur de durabilité

Dans un récent rapport, intitulé « Eau, agriculture et changement climatique : statu quo ou anticipation ? », le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) souligne les limites de l’agriculture pluviale ou peu irriguée. En France, environ 10 % de la SAU est irrigable mais l’irrigation est effectivement déployée sur 6 % de la SAU. C’est relativement faible et pourtant, irriguée ou pas, l’agriculture concentre 70 % des prélèvements d’eau, devant l’industrie (22 %) et les usages domestiques (8 %). 60 % des volumes prélevés sont certes relargués dans l’atmosphère sous l’effet de l’évapotranspiration des cultures mais son retour au milieu via les pluies est déconnecté des pics de consommation. Le CGAAER en finit avec le dogme de l’irrigation comme facteur de production et l’érige en facteur de durabilité. Il met en avant sa contribution à la diversité des systèmes (risque de « céréalisation » préjudiciable à la biodiversité), à l’emploi, au maintien d’un maillage d’exploitations familiales multifonctionnelles (production, tourisme, préservation de l’ouverture des milieux naturels...) ou encore à la gestion et à la prévention des risques (incendies, inondations...). L’eau est aussi en un enjeu de souveraineté et de sécurité alimentaires. Le CGAAER rappelle que l’Union européenne est, sous l’angle des calories, déficitaire de 10 %.  La balance commerciale agroalimentaire de la France est, hors vins et spiritueux, structurellement déficitaire. Le défaut d’anticipation de la France, outre les risques alimentaires évoqués, contribuerait à aggraver la situation de pays tiers exportateurs dont le profil hydrologique est moins enviable que le nôtre.

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Les menaces liées au changement climatique

Les scénarios « statu quo / anticipation » ont été testés sur six territoires : la Beauce, première région irriguée de France, le bassin de la Boutonne en Poitou-Charentes, la Drôme, la Languedoc, la Lozère et Hauts-de-France. Si le statu quo est maintenu, c’est à dire en l’état actuel de l’offre et de la demande, les impacts liés au changement climatique se feront sentir aux plans économique (moindre production en quantité et en qualité, pertes de revenus et de compétitivité), social (pertes d’emploi, recul des systèmes d’alimentation territorialisés et des circuits courts) et environnemental (simplification des paysages et pertes de biodiversité terrestre, risques de feux et d’inondations accrus, croissance des émissions de GES, pollutions de l’eau accrues, perte de biodiversité aquatique).

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Agir sur l’offre et sur la demande

Le Conseil général de l’agriculture prône une approche durable, consistant à agir sur à la fois sur l’offre (retenues, bassines, canaux de transfert, réutilisations des eaux usées traitées) et sur la demande (efficience de l’irrigation, adaptation des systèmes de cultures). Il distribue des bons points aux irrigants, qui ne sont plus que 10 %, contre 33 % en 1979, à recourir à la gravité, et dont 25 % sont équipés de micro-irrigation contre 3 % en 1979. En grandes cultures, la productivité de l’eau d’irrigation, autrement dit la tonne de matière sèche produite par m3 d’eau prélevé, a progressé de 30 % en 20 ans. Ces progrès sont à mettre au crédit des efforts de réduction des pertes dans les réseaux, des outils d’aide à la décision pour le pilotage de l’irrigation, de la sélection génétique ou encore des stratégies d’esquive (décalage des cycles culturaux). Ils doivent bien évidemment être poursuivis et amplifiés.

Contre le statu quo, pour l’Accord de Paris

Le rapport interroge par ailleurs la fixation des débits d’objectif d’étiage (DOE), que le changement climatique va impacter à hauteur de 50 % d’ici à 2050, selon l’étude Garonne 2050. Pour Arvalis Institut du végétal, qui organisait avec l’Inra un colloque sur la gestion quantitative de l’eau, en décembre dernier à Toulouse, « réduire les DOE en proportion de la baisse annoncée de 50 % pourrait mettre en péril tous les services rendus par l’eau en été. Les maintenir à leur niveau actuel serait hors de prix du fait des investissements requis en infrastructures de stockage. Un juste milieu devra donc être trouvé entre une baisse des DOE adaptée aux nouvelles données hydrologiques de l’étiage et un stockage accru sans être démesuré ». Le CGAAER relève que les stratégies d’anticipation (offre, demande, débit d’objectif d’étiage) étudiées dans les six territoires précités, seraient conformes à l’Accord de Paris (COP 21). Il émet une recommandation : l’abandon du statu quo, au profit de scénarios de développement durable. Des scénarios qui nécessiteront un dialogue sociétal renouvelé, l’émergence de « projets de société » fondés sur une vision prospective et une capacité à arbitrer et à mettre en œuvre les projets. Le 2 novembre 2017 s’est mise en place une cellule interministérielle (Agriculture et Transition écologique) concernant les projets de territoire, les porte-drapeaux, depuis 2015, de la politique de l’eau dans les bassins versants déficitaires. Une de ces missions consiste à examiner les blocages et les freins à la concrétisation de ces projets, au nombre de 54 sur le territoire national. Verdict en mai.

* Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux

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Commentaires 6

gib

a Bruno 02: "02" donc je suppose que vous êtes dans l'Aisne a priori ... pas le département le plus sec de France , beaucoup de sols profonds pour betteraves et patates donc peut être des irrigations de confort pour sécuriser . Ca ne me gêne pas . Par contre écrire que l'irrigation de jour devrait être interdite , pas d'accord du tout : les pertes sous enrouleur sont minimes (un jet de 20à 30 mm de diamètre sous 5 à 6 bars laisse peu de temps pour l'évaporation ( sauf vent) ) et les pivots arrosent au ras de la végétation
Pensez aux autres !!!

paysandeçu

sur mon secteur tous les tonneaux à lisier sont prets à fonctionner!semaine d'odeur nauséabonde à venir!épandage massif sur sols complètement détrempé.Agronomiquement:peut on m'expliquer,j'ai du mal.Les sols vont donc être tassés avec des outils autour de 20tonnes en cumulés;ensuite viendra la pluie,le sol ne pourra pas la boire car cimenté,le lisier partira au ruisseau,bilan que des insatisfaits.Quel joli modèle que l'on nous propose!!L'agriculture est devenue completement incohérente;dégout

duracuire

en cette période ou des milliers de maisons et d'hectares de terres trempent dans l'eau , certains seraient bien content que nous irriguions a tout va nos champs ......stocker l'eau en hivers pour l'utiliser l'été c'est pas bien ça ? quand au chiffre annoncé ou 70% serait prélevé pour n'irriguer que 6% de la SAU !!!! ça c'est faux et archi faux ....prenez en compte tout les prélevements domestiques et industriels avant d'ecrire n'importe quoi !!!!

gigi45

Bravo, en fin un peu de réalisme

vio

pluviometrie en france 450milliards de m cube prelevement pour irriguation un pour cent 4 milliards de m cube

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